5 décembre 2014

Isabelle se livre dans LIBERATION (màj interview)

Une nouvelle interview et une jolie photo en noir et blanc viennent compléter le palmarès de ces interviews que nous aimons tant lire ...











«La condition d’actrice a fait de moi un personnage de roman.» Isabelle Adjani dit ça comme sans y penser, en coupant un morceau de viande saignante dans l’assiette d’un restaurant de palace, un soir où un orchestre jazzy couvre son murmure d’une enfilade de tubes d’ambiance chaloupés. Depuis plus de trois semaines, par textos remplis de smileys et de gifs, la star diaphane a répondu «OK, nickel» sur le principe d’une interview avec Libé, puis repoussé les rendez-vous de jour en jour, cherchant le meilleur moment pour avoir l’esprit libre…


Merci à Benraminos
 
Photo Patrick Swirc
 
 
 

 Capture de Bruno
 
«La condition d’actrice a fait de moi un personnage de roman.» Isabelle Adjani dit ça comme sans y penser, en coupant un morceau de viande saignante dans l’assiette d’un restaurant de palace, un soir où un orchestre jazzy couvre son murmure d’une enfilade de tubes d’ambiance chaloupés. Depuis plus de trois semaines, par textos remplis de smileys et de gifs, la star diaphane a répondu «OK, nickel» sur le principe d’une interview avec Libé, puis repoussé les rendez-vous de jour en jour, cherchant le meilleur moment pour avoir l’esprit libre…
La pièce Kinship (1), qu’elle joue tous les soirs au Théâtre de Paris, a failli capoter avant la première, sa partenaire de jeu, la comédienne espagnole Carmen Maura, finissant, au terme de répétitions estivales épuisantes, par jeter l’éponge, de même que le jeune metteur en scène Julien Collet. Remplie d’invraisemblances et de naïvetés sur l’univers de la presse, narrant une idylle contrariante et adultère entre une rédactrice en chef (Adjani) et un jeune reporter stagiaire (Niels Schneider),Kinship est une sorte de comédie de boulevard minimaliste qui ne convainc guère. La sortie concomitante en version Blu-ray (2) de la Reine Margot, un de ses derniers véritables grands rôles au cinéma, sous la direction de Patrice Chéreau en 1994, vient opportunément rappeler la fascination qu’a exercée l’actrice sur les plus grands cinéastes : ceux auxquels elle s’est parfois obstinément refusée (Luis Buñuel, Maurice Pialat, Jean-Luc Godard, Abel Ferrara…) comme ceux qui l’ont filmée (François Truffaut, André Téchiné, James Ivory, Roman Polanski, Andrzej Zulawski…).
Fille d’un garagiste algérien kabyle et d’une mère allemande, grandie dans une cité pauvre de Gennevilliers, Isabelle Yasmina Adjani rencontre le théâtre à 17 ans et explose au cinéma, d’abord avec la Gifle, de Claude Pinoteau, puis dans l’Histoire d’Adèle H, de François Truffaut. Le soleil noir baigne cette carrière et cette vie à la fois romanesque (les idylles avec Warren Beatty ou Daniel Day Lewis) et tragique (la disparition précoce de son frère toxicomane, Eric Hakim). Aujourd’hui, elle dit dans un soupir : «Toute mon ascendance est morte et ma descendance est émancipée.»
Au cours de l’entretien, on est surpris par sa franchise et une certaine férocité aussi dans la formulation. Evasive lorsqu’on cherche à savoir ce qu’elle fabrique de ses journées quand elle ne tourne pas - «Je ne sais, je ne peux pas vous expliquer, ce n’est pas compréhensible pour les autres» -, elle est en revanche très précise quand il s’agit de faire le point sur sa carrière à la fois fulgurante et pleine de trous d’air, l’exposition médiatique, le star-system à l’heure d’Internet. Ce soir-là, elle parle pendant deux heures et demie, en sortie de scène, de toute évidence pas spécialement fatiguée. Il lui a fallu jouer après avoir lu les premiers papiers assassins sur la pièce parus dans la presse, d’où la première question.
Les mauvaises critiques continuent-elles de vous heurter ?
Non, j’ai fait le travail thérapeutique adéquat. En revanche, j’ai toujours été stupéfaite par les traitements sadiques de ceux qui décident de vous corriger comme on dégueule son affect, comme si on n’avait pas été assez battu par son père, il faut se coltiner d’éternelles marâtres pour vous balancer le bouillon à la figure. La mise au supplice, c’est devenu un classique entre une certaine presse parisianiste et moi. Ils me font danser la même valse, il y en a toujours un ou une pour me dire : «Mais tu n’as pas mis les bons chaussons, ma petite, il faut que tu te mettes sur des pointes, tes pieds ne sont pas assez en sang.» Et puis, avec la bulle en expansion des réseaux sociaux, ces critiques prennent un plaisir hystérique à retweeter des articles injurieux. Règne en cette époque un esprit de propagande délatrice que je trouve horrible.
Vous n’avez pas de profil Twitter ou Facebook ?
Non, ça me terrifie totalement quand je vois mon jeune fils là-dessus. C’est se livrer délibérément en pâture à un système qui va, à coup sûr un jour ou l’autre, vous victimiser, abuser d’un égarement dans le règlement tel qu’il a été instauré. Je crois que les gens vont le payer très cher. C’est Big Brother - et consenti qui plus est -, un œil qui vous observe, ne serait-ce qu’à travers la puissance du hacking policier qui permet de savoir qui vous êtes, ce que vous faites ou achetez à chaque seconde. Il n’y a pas de sécurité virtuelle dans le virtuel : c’est une traque permanente. Je ne serai jamais une geek. Et je m’accroche au papier parce que ça reste quelque chose qui me garde paradoxalement contestataire. Mais j’ai bien compris aussi qu’il faut désormais être sa propre petite agence d’automarketing : ne pas s’y plier est risqué sur le marché de la notoriété fluctuante. Impossible de ne pas voir, par exemple, que les actrices qui font la couverture des magazines sont désormais peu ou prou toutes liées aux annonceurs ; elles ont un contrat publicitaire avec un grand groupe, chose qui était considérée il y a quelques années comme un faux pas, une faute de goût… Oui, pour exister, il faut aussi être un produit. Tout s’est modifié.
Quand je faisais Adèle H avec François Truffaut, je n’avais aucune proposition de contrat publicitaire de ce type, c’est venu bien plus tard. Or, pour une jeune actrice aujourd’hui, c’est la condition sine qua non de son existence : «Montre ta valeur et fabrique un désir de consommation qui est aussi le plus sûr moyen de provoquer le désir des producteurs et des cinéastes.» Des propositions de ce genre me sont arrivées, bien entendu, bien plus tard dans ma carrière, et j’ai été sous contrat pendant deux ans. Je ne le suis plus désormais, mais il y a toujours un sac à main qui porte mon nom !
Vous avez su maintenir un certain mystère sur votre personne, quelque chose qui est resté insaisissable, entre périodes d’absence et come-back…
J’ai toujours eu un énorme problème avec le fait de s’exposer, de parler, puisque c’était contraire à mon apprentissage, à mes origines. Enfant, adolescente, culturellement, ce qui m’avait été inculqué, c’est «ne te fais pas remarquer, ne raconte rien !» On se tait, on n’ouvre pas la porte et quand on entend quelqu’un marcher dehors, on s’arrête et on écoute, à l’affût du danger.
Actrice était d’évidence la pire profession que je pouvais embrasser parce que en rupture avec ce que j’étais, ma structuration identitaire. Au début, communiquer était comme rompre une forme d’autisme qui me protégeait des agressions extérieures. A 18 ans déjà, les journalistes me supportaient difficilement alors que je disais juste la vérité. Face à vos questions, à ces agressions orchestrées, je peux pas, j’y arrive pas, je veux pas… Ça me dérange. Il m’a fallu un temps fou avant de supporter, peut-être, ce que j’avais vécu depuis mon enfance, tout ce qui ne m’a pas permis de m’aimer, d’avoir l’estime et la confiance qui m’auraient été nécessaires pour faire face et supporter sans avoir sans cesse besoin de fuir. Quand je relis l’autobiographie d’Ingmar Bergman, où il raconte ses attaques de panique, je sais exactement de quoi il retourne. J’ai eu beaucoup de crises de panique dans ma vie d’actrice, paralysantes. Je pouvais tout laisser en plan, partir, sauter dans le premier avion. Combien de fois, par peur, j’ai déserté de cette façon ma vie et mes projets aux Etats-Unis avec cet irrépressible besoin de me réfugier chez moi ?
Pas seulement aux Etats-Unis. C’est aussi ce que vous avez fait en quittant brutalement Godard au début du tournage de Prénom : Carmen. Vous l’avez bien planté.
Mon père était à l’hôpital en train de mourir. Pour moi, Godard fait partie de mon oxygène et Anna Karina de ma féminité, donc oui, ce film était une chose inouïe. Et pourtant, je ne pouvais me résoudre à être sur un plateau de cinéma alors que mon père agonisait, j’avais l’impression de l’abandonner. La vie m’a rattrapée tout le temps. La carrière, c’est vraiment une question d’organisation, de planification froide, d’un entourage qui est un peu à votre service et qui joue comme une agence conseil ou un garde-fou qui vous ramène dans le cadre quand vous en sortez. Mais j’ai toujours fonctionné à la fois comme un électron libre et un chef de famille. En cela je ne suis pas complètement une actrice, et il est désormais trop tard pour faire comme les autres. Je manque de pragmatisme, j’ai une grande difficulté à me placer dans l’ordre raisonné des choses, les calendriers, les horloges. Normalement, l’égoïsme intelligent c’est : «il y a un temps pour chaque chose», or, si on a besoin de moi, je pars en croisade. Alors là, non, j’ai pas le temps, j’ai pas le temps, j’ai pas le temps… Et puis, pardon, mais je n’ai planté personne, ça a donné sa chance à Maruschka Detmers et mon départ de Prénom : Carmen est aussi et/ou encore un geste godardien ! [Rire]
Vous êtes passée très jeune d’un univers prolétaire - votre père garagiste, l’appartement en cité HLM - à un star-system chromé. Ça monte au cerveau ce genre de choses, non ?
Etre en présence de gens célèbres, franchement, je m’en foutais. Pendant longtemps, même, les rencontrer a été une épreuve. Lorsque j’ai vécu avec Warren Beatty, si Madonna venait dîner à la maison, je me cachais, je ne voulais pas la rencontrer.[Elle éclate de rire]
Quel a été le déclic dans votre histoire avec Warren Beatty ?
L’homme qui m’intéressait, ce n’était pas la star qui avait explosé dans Bonnie and Clyde, mais le réalisateur et producteur de Reds[sur John Reed, journaliste communiste couvrant la révolution russe en 1917, ndlr]. Sans ce film, il n’y aurait jamais eu d’idylle. J’étais à Los Angeles pour présenter un film, il était habillé tout en blanc, au bord d’une piscine, avec une dégaine à la Gatsby. Il était très désespéré à cause d’une rupture avec Diane Keaton. Et j’ai regardé ce personnage désemparé. A cette période, il préparait un film sur Howard Hughes. Mais il a décidé d’abandonner le projet parce qu’il est rentré dans LA peur phobique que ce serait son film testamentaire : s’il le faisait, il en mourrait.
Les êtres vers lesquels j’avais envie d’aller n’étaient pas ceux qui avaient le coefficient de notoriété le plus élevé. Je préférais traîner avec André Téchiné et Roland Barthes quand j’avais 19 ans. J’adorais Barthes, tellement douloureux et doux. Je pense aussi à Anne-Marie Rassam [épouse de Claude Berri, elle s’est défenestrée en 1997 de l’appartement de la mère d’Isabelle Adjani] et son frère, le producteur Jean-Pierre Rassam [qui a notamment produit la Grande Bouffe, il s’est suicidé en 1985 en avalant médicaments et somnifères] : ils ont été ma nouvelle famille à mes débuts, ils voulaient vraiment s’occuper de moi, que je travaille avec les plus grands cinéastes. Ça les amusait beaucoup de me voir indifférente à tout le tohu-bohu de folie autour de ma jeune personne. Si Jean-Pierre Rassam avait dirigé la Gaumont et ne se l’était pas fait piquer par Toscan du Plantier, le chemin que j’ai suivi aurait été tout autre.
Vous aviez des relations compliquées avec Toscan ?
A l’époque, des cinéastes vous appelaient et vous faisaient passer des scripts, et finalement, le rôle vous était retiré ! En revanche, Isabelle Huppert, compagne de Toscan, écrasait la concurrence. Je suis la première à chanter ses louanges - elle a fait une carrière remarquable - mais la suprématie d’Isabelle Huppert a, dans ces années-là, polarisé le secteur de façon assez mémorable. C’était drôle, je recevais des coups de fil d’autres comédiennes : «Ah, toi aussi, il t’arrive la même chose ?!»
Oui, et en même temps vous avez refusé à Pialat de jouer Loulou et Huppert l’a fait à votre place.
Et tant mieux, elle a marqué ce film d’une empreinte sans pareille. Ce cher Maurice s’est vengé quelques années plus tard. Quand j’ai eu un césar pour l’Eté meurtrier, le césar du meilleur espoir a été attribué à Sandrine Bonnaire pour A nos amours, et Pialat avait déclaré, en parlant de moi : «Elle joue comme un cochon !»[Elle éclate de rire] Ça avait fait un gros titre dans un quotidien. C’est des moments qui me manquent, même les coups bas étaient marrants. Il y avait une façon émouvante de se payer la tête de l’autre, ça n’a rien à voir avec le côté dégueulasse d’aujourd’hui. C’étaient des gens que j’aimais… inspirés, cultivés, authentiquement fous, au risque d’y perdre la vie d’ailleurs.
Vous avez eu avec Bruno Nuytten le rêve du couple artistique et amoureux sur le modèle John Cassavetes-Gena Rowlands mais ça n’a pas duré. Pourquoi ?
Je ne m’en consolerai jamais. Dans l’après-Camille Claudel, on avait le projet de plusieurs portraits de femmes, on voulait faire un film par an. Mais Bruno, immensissime chef opérateur [il a fait l’image notamment des Valseuses de Blier, d’India Song de Duras et du Détective de Godard], ne s’est mis à la réalisation que parce qu’à l’époque, en 1987, la rumeur est entrain de m’enterrer vivante [le 18 janvier 1987, Isabelle Adjani est au 20 heures de TF1 pour faire taire une rumeur selon laquelle, malade du sida, elle serait mourante ou morte] et il a écrit et porté le film pour me sauver comme femme et actrice. Il s’est littéralement sacrifié. Camille Claudel réalisé, et ni le film ni moi ne lui appartenant plus, il a vécu comme insultant et injuste d’être présenté comme l’exécutant du désir d’Adjani. C’était absolument faux évidemment, mais je ne suis jamais parvenue à le dissuader du contraire. L’échec de cette association magnifique, que je n’arrive toujours pas à comprendre, a scellé en un sens la nature de ma carrière durant les années suivantes.
La Reine Margot est réédité dans une version Blu-ray. Quel souvenir gardez-vous de Patrice Chéreau ?
Patrice vibrait tout le temps, il était dans un état de sensibilité aiguë, il faisait de très nombreuses prises, et j’avais le sentiment qu’il voulait aller aux extrêmes limites de la fatigue pour atteindre une excitation particulière. Il aimait bien être impressionné de temps en temps, se dire : «C’est mon actrice et ce n’est pas n’importe laquelle.» Je me sentais très protégée par sa manière de diriger, il avait une technique très charnelle, très tactile d’organiser les scènes. C’était aussi un homme vulnérable : épris sur ce tournage, il voulait, par amour, offrir son film à celui qui comptait presque plus que le film lui-même : Pascal Greggory.
La disparition organisée à la Greta Garbo vous a-t-elle tentée ?
J’ai toujours pensé, à 20 ans, que lorsque j’en aurais 40, je m’arrêterais. Je suis très emmerdée parce que j’éprouve un sentiment d’inaccompli, et aussi longtemps que je n’aurai pas atteint mon but, je suis coincée, je ne peux pas m’arrêter. Je ne suis pas contente, je ne suis pas satisfaite, je me suis prise au piège toute seule et je dois trouver la solution. Il va falloir être un peu créative. Ne pas non plus s’enfermer toujours dans le même cri. J’ai hâte.
(1) Jusqu’au 31 décembre au Théâtre de Paris, 15, rue Blanche, Paris IXe. (2) «La Reine Margot», de Patrice Chéreau, édition Digibook Blu-ray, Pathé, 20 €.
Didier PÉRON
 
 
 
 
 
 


























Merci à Benraminos

1 commentaire:

Inga a dit…

J´adore l´interview et la photo en noir/ blanc - absolument magique! Merci!

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