28 mai 2012

La vie passera comme un rêve de Gilles Jacob - part 2

Suite du récit de Gille Jacob, de la présidence d'Isabelle Adjani au festival de Cannes en 1997





Le jour de la première réunion, Isabele descendit deux étages et entra dans la suite 329. Après nos souhaits de bienvenue, elle prit la parole d'une voix douce, cherchant à s'imposer. Elle avait consenti à un jury d'artistes, mais elle était trop fine pour ne pas sentir qu'ils allaient lui donner du fil à retordre. Elle commença par demander qu'ils restent groupés le plus souvent possible. Par exemple, elle proposa que le jury voie les films à la même séance et pourquoi pas celle de 20h 30, à laquelle elle comptait assister. Ensuite, on pourrait enchaîner avec la séance de 23 h, après un petit en-cas . Personne n'osa piper. Mais la présidente avait d'autres soucis, elle n'avait ni l'intention ni d'ailleurs le temps de se faire belle deux fois par jour et elle arriverait au Palais par-derrière, un bonnet jusqu'aux yeux. Elle voulait surtout recueillir les avis dès la fin des films pour éviter les revirements, les pressions- et aussi que des clans ne s'organisent. C'est l'abc du parfait président. Mais, poussée à l'extrême, l'affaire virait à la caricature : elle convoquait le jury toutes les 48 heures. Au fil des jours, les choses empirèrent : Pourquoi ne prendrait-on pas le petit déjeuner ensemble ? Voulez-vous qu'on se retrouve , le matin , à 7h45 ? Ensuite , la diététique : à l'époque , Isabelle suivait un régime à base de radis, poivrons grillés et protéïnes de synthèse qu'elle se faisait réchauffer dans le fameux four à micro-ondes. Elle suggéra donc que tout le monde se mette aux radis-poivrons. Pensant au contraire à la résistance physique et nerveuse, la secrétaire fit rajouter d'autorité de petits plats de pâtes.

-Je vote pour le metteur en scène ... iranien !
Nanni Moretti tirait de son passé gauchiste une rhétorique quasi infaillible pour faire triompher ses champions. Son protégé, c'était Abbas Kiarostami dont tout le monde connaît la filiation rossellinienne : un humaniste sous le magistère des mollahs.
Le nouveau film d'Abbas, Le goût de la cerise, interdit d'exportation, était arrivé à Cannes alors que la compétition était déjà commencée. Un personnage unique roule une heure en voiture à la recherche d'un endroit pour se suicider ... Ce n'est certes pas un film facile, mais je ne m'étais pas demené comme un malade pour l'obtenir, allant jusqu'à écrire une lettre personnelle au ministre iranien de la culture - et Dieu sait s'il m'en avait coûté ! -, pour ne pas tenter le pari de la compétition. De là à imaginer que le film remporterait la Palme d'or ...
Donc Moretti, Adjani et les autres se retrouvent autour de la table des délibérations villa Domergue, sur les hauts de Cannes. C'est là que, depuis une dizaine d'années, le Festival réunit son jury le dernier jour. Les maires successifs ont utilisé l'endroit pour leurs réceptions voire, concernant l'un d'eux ses fredaines. Le personnel assure le service impeccablement, époussette les grandes toiles du peintre, et observe une discrétion méritoire. Ce matin-là  comme c'est l'usage, les représentants du Festival-délégué, secrétaires,traducteurs - arrivent les premiers : ultimes préparatifs, recherche d'hypothétiques micros, patrouilles dans les jardins.
Arrivée des voitures officielles. L'un après l'autre, les jurés ensommeillés s'extirpent des limousines ; ils passeront la journée coupés du monde, portables confisqués : le secret doit être gardé jusqu"au soir. On sort les affaires, on range tenues de soirée et petits pots de maquillage, on visite les lieux. Mais l'heure n'est pas au farniente : tout le monde a conscience de l'enjeu.
Dans la pratique, il existe deux manières de décider. L'une est de voter prix par prix, en commençant par la Palme d'or; l'autre est de lister, parmi les 20 ou 22 films en compétition, lesquels pourraient obtenir,l'un des cinq prix principaux (Palme, grand prix, mise en scène, les deux prix d'interprétation) sans ordre établi pour l'instant. Dans ce cas de figure,on présuppose qu'aucun des films qui comptent le plus ne sera oublié. En fait, Isabelle n'avait opté ni pour l'une ni pour l'autre des solutions : elle naviguait à l'estime. Sans voir que le danger était grand que s'envole la Palme que, de notoriété publique, elle convoitait pour the sweet hereafter (de beaux lendemains), d'Atom Egoyan, film par ailleurs beau et puissant. Mais surprise, au tour préléminaire vote indicatif), ce fut le film de Shöshei Immamura, l'Anguille, qui récolta le plus de voix : on crut alors qu'il allait rafler facilement la Palme.
C'était compter sans l'habileté manoeuvrière de Moretti. Nanni cherchait à tout prix l'égalité. Son insistance allait catapulter peu à peu Kiarostami de une à cinq voix. Isabelle et Nanni se lancèrent alors dans une camapgne destinée à faire agréer  le principe d'un ex aequo qui avait d'autant moins lieu d'être qu'en votant film par film , l'Anguille passait haut la main, dès le 1er tour.
D'où vient qu'Isabelle se soit laisé à ce point abuser ? Elle avait peut - être cru que l'amour résoudrait tout. L'amour pour elle . La fameuse logique du qui m'aime me suive ! Pouvait-on déduire de cette stratégie que sa force de séduction viendrait à bout des incrédules ?  Mais la détermination égocentrique  ne suffit pas pour infléchir autrui.
Comme souvent, la discussion fut longue , confuse, parfois véhémente, avec ses éclats, ses scrutins interrompus, ses explications de vote, ses rappels au réglement : il stipule en effet que, sauf dérogation, la Palme d'or ne peut être attribuée ex aequo. Je pensais pour ma part que le prix au seul Immamura, pour un film qui n'est pas son meilleur, serait mal vécu par la presse. Mais, fidèle à mes principes,je me gardai bien d'intervenir et j'accordai une dérogation qui me fut ensuite reprochée par certains (couper la Palme en deux affaiblit sa portée). De son point de vue, l'erreur tactique d'Isabelle aura été d'accepter le principe de l'ex aequo sans s'assurer que cette demi-palme irait bien à son poulain. Car , une fois le vote obtenu, Moretti bascula sans crier gare sur Immamura, qui l'emporta . Ce fut donc : Palme d'or, Kiarostami / Immamura; grand prix du jury, Egoyan. Isabelle avait perdu, il ne lui restait plus que ses beaux yeux pour pleurer et Moretti à haïr (dans les interviews post festival, elle le traitera de Machiavel). Il ne fallait donc pas s'étonner qu'elle fût comme une pile électrique quand on en arriva au prix de la meilleure actrice, un prix qui lui tenait à coeur. Ni que le prix soit finalement attribué à une comédienne dont le rôle - en fait , un second rôle ! - la destinait davantage à une médaille SOS femmes battues qu'au prix d'interprétation du plus grand festival du monde... C'est ainsi qu'à peine débarbouillée des ecchymoses du tournage, l'anglaise Cathie Burke monta sur la scène du palais pour sa composition dans le film de Gary Oldman Nil by mouth (Ne pas avaler).
Cette récompense faisait aussi l'affaire d'un juré dont je n'ai guère parlé : Mike Leigh, vainqueur de l'année précédente ravi de voir primée une "payse" qu'on aurait jurée issue d'un de ses films. La vérité oblige à ajouter que, gonflé à bloc par sa Palme, il avait changé. Le cinglant Mike ne cessa de jouer les railleurs, et, pendant ces douze jours, de morigéner Isabelle pour un oui ou pour un non. Comme elle non plus ne pouvait pas l'encaisser, elle répondait du tac au tac. Alors il la bombardait d'explications d'une ironie glacée, se comporta c'était lui le président. Elle finira par se venger, d'un trait acerbe, en le traitant , dans le journal du dimanche, de "nain de jardin"...
A vouloir tout régenter, tout administrer, Isabelle avait abordé le dernier jour avec deux handicaps : elle avait trop tiré sur sa batterie; elle s'était mise le jury à dos.
Ce fut donc dans une sorte de torpeur essouflée que la présidente essaya de trouver ses mots. Elle voulut, en anglais, donner la parole à l'un puis à l'autre, puis intervenir à son tour, mais devant les Moretti et Mike Leigh qui la guettaient, elle était devenue la petite chèvre de M. Seguin.
On ne comprend rien à Isabelle Adjani si on ne tient pas compte des circonstances personnelles, familiales et psychologiques qui l'accompagnent tout au long de son parcours, ni, bien sûr , du tumulte de ses émotions. Tout le monde évolue, Isabelle change  sans doute plus souvent que d'autres, et, de toute évidence,l'Adjani du jury n'avait plus rien à voir avec l'Isabelle qui naguère illumina le plateau de TF1 pour démentir la rumeur : non, elle n'avait pas le sida,; ni a fortiori avec la petite isabelle qui un jour monta sur les planches du Français pour devenir célèbre en une réplique : Le petit chat est mort... Non, le petit chat n'était pas mort : il venait juste de donner sa langue au public. Plus tard, bien plus tard, est survenue sa hantise de l'âge. Depuis sa main masque souvent sa pommette comme une voilette d'autrefois. Bonnets et lunettes noires sont devenus des compagnons fidèles . Mais Isabelle demeure une comédienne d'une incroyable acuité et d'une sensibilité à fleur de peau. Son instinct lui dicte sa conduite, sa lucidité entrave ses élans : c'est ainsi qu'on passe sa vie à tergiverser. Brillante,talentueuse, adulée ,solitaire, Isabelle me parut , cette année-là, la personne la plus inapte au bonheur que l'on pût rencontrer.

Gilles jacob ED - La vie passera comme un rêve. Robert Laffont
On ne comprend rien à Isabelle A

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour cette retranscription qui donne un éclairage inattendu sur notre chère Isabelle, sur ses facettes sombres autant que sur son perfectionnisme. Un éclairage sur les coulisses du Festival aussi, et sur les relations entre acteurs. Je me suis dit en lisant ce témoignage que cet épisode a pu être douloureux et expliquer, peut-être, son éloignement des plateaux... Ah, que l'attente est longue de la revoir! Quelle personnalité complexe aussi! TAZ

fredjani a dit…

Oui ,effectivement , se retrouver "président-e" et au final voir que tout ses efforts se retournent contre soi, ca doit être navrant...
J'imagine bien isabelle "maternelle" pourtant avec tout son jury...mais un drôle de jury tout de même... Ca change ma façon de voir Moretti et Leigh...
Au risque de me répéter, combien de fois ai-je souhaiter que cela débouche sur un film entre Burton et Isabelle, qu'elle aurait été bien dans son univers déjanté et tourmenté avec Depp...Mais bon...
Et pour répondre à Manu, je ne vois pas isabelle comme étant pénible, mais effectivement elle doit etre rigoureuse, consise, perfectionniste, elle a simplement oublié que les artistes qui composaient le jury n'avait pas sa pression,ils souhaitaient agir avec liberté , et leur imposait des règles qui pour eux devaient être insupportables....Des artistes quoi !

Anonyme a dit…

Eh bien moi, ce chapitre dans le Livre de Gilles Jacob m'a éclairé sur bien des choses...Je suis déçue et choquée quand je lis qu'Isabelle avait ordonné que l'on CHASSE de pauvres cinéphiles qui souhaitaient un malheureux cliché à Cannes (rappelons que c'est surement là qu'il faut jouer le jeu non?)C'était il y a 15 ans ,Aujourd'hui les films d'Isabelle sont quasi inexistants ou sortent dans la plus totale indifférence(à force de tirer sur la corde...)je pense qu'elle a découragé les meilleures volontés pour rester polie
Admiratrice depuis bientot 30 ans, je n'en reste pas moins critique à son égard
Je vois que certains lui pardonnent tout et l'excusent , je ne suis pas d'accord avec eux.
Je remercie Mr Jacob pour son objectivité

fredjani a dit…

Une fois de plus je tente , j'ai bien dit ..je tente de rester objectif...
En ce qui concerne les cinéphiles..mouais ....je vais pas trop pleurer sur leur sort... Ils veulent à tout prix LA photo qui restera sur leur étagère ... voire qu'ils feront dédicacer pour ensuite mettre sur Ebay (mdr), j'avoue que je ne serai pas tres satisfait non plus qu'on me photographie en dehors des protocoles surtout si elle était comme decrit M Jacob en tenue "normale".(bonnet sur la tête)
Lors de Marie Stuart, tout le monde a joué le jeu, on a demandé si on pouvait la photographier, elle nous a répondu aimablement que non, et elle a été disponible, délicieuse... Je vous assure que je n'invente rien...
Pour rappel, je n'ai pu m'empecher de la prendre en photo sur scene alors que c'était interdit(oupps), mais c'était une photo de scène pas, en dehors ...et volée ...Elle m'a vue et a souri...
Je pense qu'il y a beaucoup de romance dans ce récit... sinon ca ne serait pas ....vendeur, et très interessant...
Et puis bien sûr qu'Adjani des années 80 ce n'est plus ou pas Adjani des années 2010, sauf pour ceux qui sont fans, mais elle a des projets, elle a obtenu le cesar en 2010, ce n'est pas parce que vous faites un flop avec un film que votre carrière se réduit à cela... Je suis persuadé depuis le temps que je fais ce blog que beaucoup de choses vont se réaliser dans les mois à venir ...
vous verrez...

Anonyme a dit…

pardon Fred mais pour aller dans le sens de Anonyme, je pense que malheureusement, la réputation de star capricieuse d'Isabelle n'est pas sortie de nulle part...JC Brialy en parlait dans son livre également...
Mais ne vous méprenez pas : J'ADORE ISABELLE mais je souhaite juste rester objectif vis a vis d'elle comme un ami qui souhaite le meilleurs pour elle !

fredjani a dit…

Je ne connais pas assez Isabelle pour me permettre de dire qu'elle est capricieuse, quelle célébrité ne l'est pas d'ailleurs. Mais bon , lisez aussi la presse les journalistes, les derniers réalisateurs, ils ne disent pas forcément cela... Maintenant, elle est peut être exigente; perfectionniste ... Mais bon chacun pense ce qu'il veut et effectivement le fait aussi d'avoir refusé beaucoup de projets ou d'être revenue sur sa parole sur ces projets ont du contribuer à sa réputation d'actrice compliquée...mais bon cela ne fait il pas aussi partie du personnage ...(?) que l'on ne peut et pourra définitivement pas enfermer dans une case ... Une star ...une des dernières à mon avis... ;-)

Inga a dit…

Isabelle a eu raison, quand elle a dit qu'en France on aime décapiter les reines.....

Anonyme a dit…

Mais Isabelle n'est pas une reine. C'est une grande actrice. Elle a du mal à accepter cet ordre des choses.

Inga a dit…

Bien sur que Isabelle est une reine! Une Reine de Cinema Francais!

Anonyme a dit…

Le cinéma français n'est pas un royaume Inga. ;)
Si aujourd'hui Adjani a un problème avec son égo (parce qu'elle en a un, il faut arrêter de se voiler la face et être objectif), c'est justement parce que trop de gens lui disent tous les jours que c'est une reine, et se comportent avec elle comme si c'était le cas. Elle l'a (presque) reconnu elle-même, quand elle a déclaré qu'elle était beaucoup aimée, mais très mal aimée. Cette façon de se comporter vis à vis d'elle lui a sûrement porté préjudice à son insu.
Mais évidemment, c'est une actrice qui a beaucoup de talent, on ne pourra jamais remettre en cause cette qualité chez elle. C'est juste dommage qu'elle ne tourne plus beaucoup. Maintenant, quand je dis que c'est dommage, je ne le lui reproche pas forcément qu'à elle, beaucoup de choses entrent en compte sur ce sujet. Je crois que c'est encore plus difficile pour une actrice que pour un acteur.

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