30 janvier 2011

Je suis une battante-interview Madame Figaro 1217-


En décembre 2007 Isabelle Adjani donnait une interview pour Madame Figaro qui a été publiée sur le site, puis retirée...
Je ne l'avais alors pas transcrite.Avec la publication des photos la semaine passée, il me semble opportun de publier cette interview ...






Ses absences et ses réapparitions, sa gloire ou son désarroi, tout en elle nous intéresse. Elle a aimé ardemment , quitte à s'oublier. C'est terminé. La nouvelle Adjani, celle qu'on découvrira dans "Figaro", à la télévision le mois prochain, est une femme réconciliée qui nous livre un bouleversant témoignage.


Une odeur de feu de cheminée, un salon spacieux, les tableaux sont encore au sol : Isabelle Adjani vient d'emménager dans cet appartement aux tons sourds, le blanc, le grège, le brun. Le rouge aussi . Uma, le shitzu amical, trotte nonchalamment. Gabriel-Kane, son fils, presque un adolescent, encore un enfant, s'excuse de prendre un appel - dans un américain courant - sur son téléphone portable, puis vous fait remarquer avec fierté qu'il possède les yeux bleu marine et les pommettes saillantes de sa mère...
...
L'actrice reste aux aguets : Isabelle Adjani,c 'est dit, n'autorisera plus que le mauvais sort, la mélancolie ou la négligence l'empêchent de travailler. On ne l'y reprendra plus. Trois comédies sont en cours d'écriture, des reprises visitées de Gainsbourg attendent, mais on la retrouve tout de suite, le mois prochain , dans Figaro, un téléfilm de prestige sur France 3 , de et avec Jacques Weber, une adaptation librement inspirée de Beaumarchais dans laquelle elle joue la comtesse Almaviva.
Cet après-midi là, Paris semble moins gris quand on est assis dans sa cuisine, suspendu à sa parole. On n'interviewe pas Isabelle Adjani on partage un moment avec elle, sa compagnie délicieuse, sa sensibilité bouleversante et son humour ravageur.
C'est la même, avec ses sourires de petite fille abandonnée, ses postures de reine en exil, cette humilité jamais calculée et cette lucidité implacable qui fait qu'elle analyse tout avec la justesse saisissante de ceux qui pratiquent l'introspection psychanalytique. Et cette langue, si belle : Isabelle Adjani parle comme un roman. Ecoutez-la.


"J'adore l'amour tel qu'il est décrit dans les romans de Sagan."
"Cette forme de libertinage, très littéraire, le côté amoral de l'époque et cette valse : on prend un amant, on en est folle, on le quitte pour un autre, on le retrouve. Mais je suis exactement à l'opposé de tout ça : cette insouciance ne me ressemble pas du tout.
J'ai beaucoup aimé les hommes habités, trop habités même : parfois toutes les pièces sont prises, c'est complet, il n'y a plus de place pour vous (elle rit), cette race d'hommes qui appartiennent à la mystique de la nature ou du poète, des gens mystérieux et "incaptables".
Mon type d'homme, c'était Heathcliff des Hauts de Hurlevent. Il est devenu un songe très lointain, même si je peux ressusciter son essence à travers des interprétations puisque c'est tout ce qu'on aime dans les livres, dans la peinture,dans les films : l'art est fait de ces dérèglements.
J'espère ne jamais perdre le caractère passionnel de l'amour dans le jeu, pouvoir jouer des persopnnages qui puissent encore- meme si c'est un attribut de jeunesse - avoir de l'amour fou à exprimer. Mais à vivre, c'est terminé totalement. Cette juvénilité amoureuse, c'est du romantisme à l'état pire, à l'état pur pardon...." (Elle rit de son lapsus.)

"Je l'ai souvent dit, il y avait plus de romanesque dans ma vie que dans mon travail."
"Aujourd'hui, je pense que ce dont je ne me suis pas rendu compte  - je n'ai pas voulu l'admettre plus exactement - , c'est que lorsqu'on est violemment distrait par sa vie amoureuse, c'est à dire plongé dans ses tourments, on ne peut absolument pas penser à soi et à son travail. je me situe exactement dans l'antithèse : je veux me concentrer sur mon travail. Ce qui m'importe, c'est la paix : paix du ménage, paix chez soi, paix en soi, qu'on me fiche la paix, qu'on protège ma paix. Sans cette paix, je ne peux envisager une relation. Les amours dérangées dérangeantes, c'est fini, et j'en suis heureuse. La déflagration amoureuse, je l'ai remisée dans les livres. Il n'y a aucune nostalgie. c'est vécu, bien, mal vécu, mais entièrement vécu. Je ne veux pas être dérangée dans ma paix. Je cite encore Sagan : "Quelqu'un qui vous aime est quelqu'un qui vous veut du bien." Il faut s'arrêter à cette phrase. J'envie les femmes qui comprennent ça très jeunes. Une jeune fille qui sait ça est une jeune fille sage, trop sage peut-être et à qui  il échappera certaines subtilités tonitruantes de l'état amoureux (elle rit), mais c'est une jeune fille qui ne passera pas à côté de ses ambitions et de ses désirs.


"Je suis assez admirative des dons juanes."
"Mais ce n'est pas moi du tout. J'ai commencé ma carrière comme ingénue, je me suis laissé cantonner à cette catégorie-là (elle rit). Moi, j'habitais dans la petite chaumière dans la fôret fréquentée par les chasseurs. les hommes qui sont arrivés dans ma vie ont crevé le plafond et le plancher cédait sous mes pieds : " C'est vous, c'est moi" Ils sont arrivés brutalement, presque par effraction. j'avais affaire à des forbans! C'est périlleux de faire l'inventaire de sa vie amoureuse ...Lui, lui et lui (elle rit). Ca me rappelle une scène de quatre mariages et un enterrement. Mais je ne fais pas partie de femmes qui ne se souviennenet plus qu'elles ont eu certains hommes pour amants et qui se rappellent brusquement au milieu du dîner qu'elles ont bien connu le monsieur assis de l'autre côté de la table....(Elle rit).Cela dit, je suis toujours du côté des femmes s'il y a une embrouille. S'il faut quitter un homme pour soulager la douleur d'une autre, je m'en vais... Je n'en connais aucune qui peut me reprocher cela. Je suis loyale. Et puis j'estime qu'un homme qui vous met dans une situation où une autre souffre est un homme qui ne vous a pas dit toute la véerité. Même si l'on peut être habile à certains moments pour défendre sa cause amoureuse, se saisir de tous les prétextes et les inventions, l'amour doit s'accompagner d'une vérité suffisante. On souffre déjà bien trop comme ça..."

"Je tiens à porter un regard d'amour sur l'amour qui a existé"
"Ce n'est pas l'idée de garder un bon souvenir évidemment, mais ce serait une punition inutile d'avoir un regard dégoûté sur une histoire. Ca ne m'est arrivé qu'une  seule fois, Dieu merci. Au final, ce qui est le plus beau, c'est de pouvoir dire à son enfant, quand les parents sont séparés : "Ton père est celui que j'ai le plus aimé au monde. " Et lui garantir cet amour qui l'a fait naître. C'est ce que je dis à mes deux fils, dont les pères sont deux hommes que j'ai énormément aimés. A moi, mes parents, ne m'ont rien dit. ce n'est pas une accusation, ils m'aimaient, mais c'était pour eux une impossibilité culturelle et sociale que d'exprimer cet amour. Quand j'ai débuté, adolescente, comment croire ces étrrangers qui répétaient que j'étais magnifique alors que je ne l'avais jamais entendu avant ? Les ailes de l"'Albatros  étaient rabotées et, en même  temps, je savais -je l'ai toujours su- qu'une autre vie m'attendait. Enfant , j'ai partagé le mal-être de mes parents, je mal-être de se retrouver dans une vie dont ils n'avaient pas eu la maîtrise , de se laisser imposer un destin. Je me demande souvent à quel moment ils ont décidé que c'était leur sort de s'effacer. Pour moi, l'image la plus forte dans le peu de choses que l'un et l'autre m'ont racontées, c'est l'image de ma mère enceinte de moi quand ils ont été engagés par des gens aisés pour partir aux Etats-Unis, ma mère comme femme de chambre , mon père comme jardinier. C'est mon "Sabrina" à moi (elle rit). Tout était réglé, ils devaient prendre le bateau pour New York, mais ma mère a eu peur à la dernière minute et a convaincu mon père de renoncer . Cette passerelle, ils ne l'ont jamais fait exister, et je sais - rien ne me prouve que ce que j'avance est vrai mais je le sais au fond de mon être -, je sais que c'est là que tout s'est joué, ils ont abandonné , le rêve était perdu. L'idée qu'ils aient pris cette décision quand j'étais dans le ventre de ma mère... je me dis que, malheureusement, je n'ai pas dû perdre une miette de la conversation ! (Elle sourit.) Cette image de mes parents me bouleverse..."

"Truffaut a dit que la France était trop petite pour moi"
"Et il y a quelque chose comme ça en terme de carrière. Peut être que j'aurais été plus à l'aise en Amérique ? Cela frise l'anomalie, l'inconscience avec laquelle j'ai pu refuser certaines opportunités glorieuses. Cela prouve aussi à quel point l'ambition et la réussite n'étaient pas ma raison de vivre, pourtant en même temps, j'aime faire des choses qui rayonnent et je connais parfaitement mon affaire. A un moment donné, j'ai dû avoir peur, j'ai un peu habité entre New-York et Los Angeles et j'ai eu le mal du pays . Toujours la décision de ma mère (elle rit.) pourtant, ce n'est pas un métier qu'il est si facile de faire en France. J'ai réussi seule, sans l'aide de personne, ni celle de ma famille ni celle d'un homme, et sans argent. ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de prendre le pouvoir artistique : des options sur des romans, initier des projets, tourner, faire du théâtre. Etre une battante. La peur d'entreprendre m'a quitttée..."


"L'histoire de mes parents aurait pu me donner la rage"
"Mais quelque chose a mal fonctionné (elle rit), je n'ai jamais été dans la revanche sociale. Ce que je crois intimement, c'est que cette passerelle que mes parents n'ont pas empruntée, j'ai l'impression de l'avoir mise en place à la naissance de Gabriel Kane, mon second fils . Son père est anglais, il est né à New York. ce n'est sans doute pas innocent. je lui ai transmis l'héritage positif du rêve perdu de ses grands-parents. C'est une façon de rompre avec la dépression familiale, avec ce côté "je n'y arriverai pas" qui a tant pesé sur mes épaules, cette fatalité dont il faut s'extraire pour vivre. Mon fils, lui, a l'énergie de tous les posssibles. J'ai moins favorisé ça chez l'aîné, à qui j'ai transmis mes hésitations. C'est un artiste, un musicien, j'ai confiance en lui, je sais qu'il fait exister son désir et je ne crois pas qu'il se pose de maucaises questions. J'ai conservé intacte, aussi, une joie de vivre, pas au point d'en être aristocratique, comme ces gens qui disent qu'ils vont très bien alors qu'ils sont à l'agonie. Cela demande beaucoup de courage et de force de ne pas s'affaler dans la confidence.
Mais j'ai une autre chose à faire aujourd'hui : m'organiser est le maître mot. Quand vous etes organisée, vous trouvez le temps pour tout. Le temps n'est pas mon ennemi, mais il ya toujours eu une grande incompréhension entre lui et moi. Lorsque l'on a vécu comme moi sans l'esprit de propriété, sans tout ce qu'il faut d'enracinement, cela donne l'impression d'un éphémère permanent. L'éphémère n'est plus une menace d'arrêt ou d'interruption, c'est une permanence infinie.
Tant que vous ne vous êtes pas posée, c'est que vous n'avez pas trouvé, vous êtes donc en quête, vous marchez, agile, légère, la vie reste devant vous. Je suis partagée en moi entre celle parfaitement ancrée dans la vie réelle, celle qui n'a jamais failli à son rôle de chef de famille étendue, et l'autre, celle qui n'aime que les moments dématérialisés que la société d'aujourd'hui juge parfaitement inutiles : le temps du recueillement, le temps du chagrin ou le temps du rêve. "

Propos recueillis par Richard Gianorio

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Quelle belle interview. Vertigineuse.

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