9 août 2010

Les dessous de l'été meurtrier

Il y a quelques jours le magazine le nouvel obs est revenu sur la genèse du film l'été meurtrier. Quelques révélations intéressantes parfois connues, d'autres beaucoup moins, bref un article intéressant qui dévoile les dessous d'un des meilleurs films d'Isabelle.

Écriture du scénario, choix des acteurs : dès le début, tout fut très chaud sur ce film de Jean Becker Avant un tournage où, sous un ciel en feu, Isabelle Adjani fit encore monter la température...


L'Eté meurtrier », c'est l'histoire d'un incendie, avec des brouilles, des braises mal éteintes, des feux de joie et des lumières floutées par la chaleur, des amours incandescentes, des morts et des renaissances. Tout commence par une fâcherie. Début 1977, après douze années passées dans la publicité et la réalisation des « Saintes Chéries » pour la télévision, Jean Becker brûle de renouer avec le cinéma. Son ami Sébastien Japrisot, auquel il a fait appel, vient de lui faire passer un scénario - une centaine de pages écrites à partir d'un fait divers qui s'est déroulé dans le Nord. Les deux hommes discutent autour d'un verre. Becker est tiède. «J'ai dit à Sébastien : «Je trouve ça pas mal, mais je préfère quand tu écris des bouquins. Tes intrigues sont plus fouillées.» » Ils se quittent sur un trottoir au milieu de la nuit, Japrisot hors de lui, Becker campant sur ses positions. « Cela faisait quatre ans qu'on travaillait ensemble à trouver un projet, raconte Becker. Lui et moi ne nous sommes plus parlé pendant six mois. Et puis un jour je reçois ce livre, «l'Eté meurtrier». Le développement des fameuses cent pages. Sur celle de garde, il avait écrit : «J'ai fait mon boulot. A toi de faire le tien !» Après une telle marque d'amitié, plus question pour moi de reculer. »

Au moment d'adapter le roman, le ton montera régulièrement. « Avec Japrisot, poursuit Becker, la méthode de travail était simple : c'était lui qui faisait tout. Quand j'avais le malheur de bouger certaines scènes ou de modifier quelques dialogues, il bougonnait : «Tu n'es qu'un correcteur.» Lui et moi picolions pas mal. Vers 2 heures de l'après-midi, ça devenait vraiment tendu. » Deux ans plus tard, le scénario est prêt. Histoire superbement romanesque qui met en scène une Marilyn de village aux prises avec un passé douloureux (Elle), un mécanicien pompier volontaire (Alain Souchon, alias Pin-Pon), une vieille tante sourde (Cognata, la sublime Suzanne Flon), un couple brisé par un drame (Maria Machado et Michel Galabru). Une histoire cousue d'amour simple, de mystères enfantins et dangereux, de drames. « C'est Jean qui pleure et Jean qui rit», résume Becker.



« J'ai rien pris, c'est ma culotte ! »

Le tournage démarre en Haute-Provence en mai 1982, entre le petit village de Murs, Apt et Cavaillon. Il fait 40 degrés à l'ombre et il faut composer avec le retour d'Isabelle Adjani dans le casting. Pressentie pour le rôle trois ans plus tôt, elle a d'abord refusé, avant de se raviser au dernier moment. « Son refus, raconte Becker, tenait à deux raisons. Le film comportait plusieurs scènes de nu et, le reste du temps, le personnage portait des robes très légères qui lui collaient à la peau. Physiquement, Isabelle, qui venait d'avoir un enfant, ne se sentait pas prête. L'autre raison, c'est qu'elle avait des projets différents en tête. Mais dès qu'elle a su que Valérie Kaprisky allait la remplacer, elle a bondi : elle ne voulait pas laisser passer ça. »

Becker défend un peu Kaprisky. Christine Beytout, la productrice, et Japrisot s'accrochent à Adjani. Après quelques échanges un peu vifs, Becker s'incline. «Isabelle sortait d ' «Antonieta» , de Carlos Saura, qu'elle avait tourné au Mexique, dit-il. Elle avait la peau très blanche. A trois semaines du film, il a fallu trouver les costumes à toute vitesse et des astuces de maquillage pour qu'elle ait l'air d'une fille du coin. » L'épouse du cinéaste fouille dans sa garde-robe. Dans « l'Eté meurtrier », Adjani porte ses vêtements : blouses à volants, jupes et robes moulantes, bleues, rouges, oranges ou zébrées, il y a de quoi mettre le feu à l'objectif. On lui maquille entièrement le corps pour qu'elle ait l'air bronzée. Des heures de travail. On frise ses cheveux. Elle est torride. Dès les premières scènes, au Big Bang, le bal du village, quand Alain Souchon/Pin-Pon l'invite à danser, Adjani, littéralement ruisselante, fait monter la température. Il y a ces petits gestes de la comédienne pour s'éventer avec le bas de sa robe et les dialogues de Japrisot, pas de nature à rafraîchir l'atmosphère :

«Qu'est-ce que vous voulez faire ? Grimper aux arbres ?» A Jenny Clève, la mère de Souchon dans le film, qui l'accuse d'avoir pris quelque chose dans sa grange, elle extirpe triomphalement une petite culotte de dessous la table. «J'ai rien pris, c'est ma culotte ! Je n'aime pas porter des affaires que j 'ai déjà portées la veille. » A une caissière qui admire son don pour le calcul mental : «Ca et mon cul, c'est tout ce que le bon Dieu m'a donné ! »



« Cette fille, c'était un génie »

Elle est formidable, Adjani ! Et s'étonne elle-même de son audace. « Quand Becker m'a proposé le film la première fois, dit-elle, je n'avais pas assez de culot pour incarner cette fille pulpeuse, d'une incroyable arrogance, et qui avait une dégaine très bikini : pas du tout mon style ! Pourquoi cela a-t-il été possible quelque temps plus tard ? C'est vrai que j'en avais assez de l'image puritaine qu'on avait de moi. J'avais envie de jouer avec mon corps. » Et elle s'en donne à coeur joie. Il faut la voir tirer sa baignoire d'enfant dans la cuisine et se laver devant sa belle-mère et Cognata (Suzanne Flon), nue comme un ver, impayable de candeur. Elle est aussi belle que BB à la meilleure époque. Incandescente.

Dans « l'Eté meurtrier », Adjani n'est pas la seule à enflammer les sens. Tout évoque la moiteur accablante des grosses journées d'été. Les jets d'eau pour rafraîchir le sol des terrasses, les rideaux en lanières à l'entrée des maisons pour barrer le passage aux mouches, les boissons (bières, menthes à l'eau et Ricard dont s'abreuvent régulièrement les personnages), le son des cigales (rajouté au mixage), le léger flou de l'image... «C'est que c'était vraiment la canicule, insiste Becker. Il y avait des cadavres de bouteilles d'eau minérale partout sur le plateau. Nous étions tout le temps à la limite de la déshydratation. On a parfois pâti de cette chaleur trop forte, mais en même temps elle transfigurait le film. Au fil des jours, nous nous sommes habitués à cette manière de vivre qu'ont les paysans : entre l'ombre et la lumière. Le soir, nous nous recevions les uns les autres dans les maisons que nous avions louées. On buvait des coups. J'imagine qu'on éprouvait cette paix que ressentent les gens qui travaillent la terre lorsque la journée est finie et qu'ils se reposent enfin. »

C'est à l'intérieur que les scènes sont les plus pénibles à tourner. Faute de lumière, il faut éclairer avec des projecteurs La chaleur devient carrément intenable, avoisinant les 50 degrés. « Tout le monde dégoulinait, poursuit Jean Becker. Tout le monde, sauf Isabelle. Elle seule ne transpirait pas. J'ai su après qu'elle prenait des pastilles de sel et qu'au lieu de se jeter comme nous le faisions sur les bouteilles d'eau, elle se privait de boire. »

« Une fournaise insensée, confirme Michel Galabru. Les gens pensent qu'on s'amuse sur un film. Mais pas du tout. A chaque prise, la maquilleuse vient vous éponger, tellement qu'à la fin de la journée on se demande comment on n'a pas disparu de la circulation. Les gouttes de sueur, ça se voit à l'écran, donc on vous éponge, vous re-suez, et on vous rééponge. J'avais mon tricot, un vieux tricot en jersey qui se mouillait en deux secondes, alors hop, on me changeait de tricot. On avait une impression d'étouffement. Mais pas seulement à cause de la chaleur : à cause de la tension, très forte. Adjani, avec laquelle j'avais presque toutes mes scènes, était très concentrée. Ce recueillement, c'était oppressant. C'était la première fois que je tombais sur une actrice comme elle. Elle s'isolait depuis le matin. On lui disait bonjour, elle ne répondait pas. Mais quand le clap résonnait, elle était formidable. Dans le film, j'ai plusieurs scènes avec elle où elle doit pleurer. L'assistant criait : «Ca tourne», et elle se mettait à pleurer d'un coup. Un génie ! Cette fille, c'était un génie. On s'est tous passionnés pour Adjani. On avait conscience d'être tombés sur une grande actrice. »



« Je suis très angoissée »

Certains seconds rôles en font les frais. Dont Marie-Pierre Casey qui joue Mademoiselle Tussaud, la garde-malade de Galabru. La scène se passe le jour du mariage d'Elle (Isabelle Adjani) et de PinPon. Adjani se rend chez son père (Michel Galabru) et tombe sur Marie-Pierre Casey qui tente de s'interposer entre eux. L'actrice se prend tellement au jeu qu'elle fait sauter le dentier de sa partenaire et lui flanque un coquard de tous les diables. «Marie-Pierre et moi ne tournions que vers 16 heures, raconte Michel Galabru. Nous patientions à la cantine, quand j'ai vu cette femme si cocasse et si sympathique [à la télévision et au cinéma, Marie-Pierre Casey s'est quasiment spécialisée dans les rôles de concierge depuis le début des années 1960, NDLR] se mettre à trembler. «Je suis très angoissée, me dit-elle, parce que je vais prendre des coups. » J'essaie de la rassurer. «Mais voyons, Marie-Pierre, vous savez bien que le cinéma est truqué. On va truquer la scène ! Vous aurez l'air de recevoir des coups mais ce sera pour rire. » Mais elle répétait : «Non, j'ai peur, j'ai vraiment peur. Heureusement ma cousine a apporté des pilules d'arnica pour moi. » Je ne comprenais rien à ce qu'elle me disait. Arrive 1 6 heures et on tourne la scène. La chaleur est suffocante, Adjani ultra-prête. Becker lui dit en parlant de Marie-Pierre : «Tu la prends et tu la tues !» On fait une prise, on en fait une autre, et tout à coup on entend cette pauvre Marie-Pierre Casey gémir. Elle était hagarde, un sein sortait de son soutien-gorge, sa blouse était complètement déchirée, ses cheveux décoiffés. Elle se tordait de douleur. Je lui dis : «Vos pilules, Marie-Pierre ! Prenez vos pilules !» Et elle : «Je ne peux pas. Ma cousine est partie. » On a eu un fou rire extraordinaire. »

Alain Souchon est souvent à l'écart, dans sa chambre d'hôtel où il travaille à son nouvel album avec Laurent Voulzy. « Rame », sorti en 1980, est un succès. Chanson, cinéma, tout semble lui réussir. Il a tourné dans deux films, «Je vous aime», de Claude Berri (1980), et « Tout feu, tout flamme », de Jean-Paul Rappeneau (1982), déjà avec Adjani. Il a failli passer à côté de « l'Eté meurtrier ». Becker louchait plutôt vers Gérard Depardieu, Gérard Lanvin ou Patrick Dewaere. « C'est en le voyant dans le Rappeneau que ma femme m'a dit qu'il ferait un Pin-Pon formidable, raconte le réalisateur. Je me suis écrié : «Lui ? Mais il est maigre comme une ablette !» Puis j'ai réfléchi. Il venait de tourner deux films face à des comédiens chevronnés et il tenait vachement la route. Je l'appelle pour le prévenir que je lui envoie le scénario. Il commence par me dire qu'il n'est pas libre - qu'il a un disque à faire, etc. Je le lui poste quand même. Il me rappelle le lendemain matin : «Bon, je crois que ma carrière de chanteur est foutue. Je fais le film. » On s'est retrouvés au Flore. Il était littéralement recroquevillé sur la banquette, totalement terrorisé par le rôle. Avant les prises, il me disait : «Toi, fais-moi la scène. » Je la faisais en la caricaturant - il n'y a pas plus mauvais acteur que moi. Il avait besoin de ça : vérifier qu'on pouvait être bien plus mauvais que lui. Souchon, il est brut de décoffrage, il dit son texte et il croit à ce qu'il dit, il ne cherche pas midi à 14 heures. »

Est-ce d'avoir déjà partagé l'affiche avec Isabelle Adjani ? Il passe entre la comédienne et lui une sensualité douloureuse, une fureur douce proche de l'enfance. Qu'il la serre d'un peu trop près au bal, qu'il sèche ses larmes en lui faisant faire des additions ou qu'il se retrouve à ses côtés bras ballants, lui en bleu de mécano, elle dans une petite robe rouge moulante boutonnée à l'avant, le couple irradie. La presse people de l'époque leur a prêté une histoire d'amour. Sans insister. C'était un autre temps.

« L'Eté meurtrier » sort en salles le 11 mai 1983 et fait un triomphe. Boudé à Cannes, il remporte quatre césars - meilleure adaptation, meilleur montage, meilleur second rôle féminin pour Suzanne Flon et meilleure actrice pour Isabelle Adjani. «Il y a eu un concours de circonstances qui a fait que les choses se sont bien mélangées, conclut Becker. On a choisi le bon violoniste, les bons joueurs de corde. On a fabriqué un orchestre capable de jouer une belle symphonie. » Bizarrement, le film qui paraissait consacrer la naissance d'une équipe brillante resta sans suite. Becker ressuscité ne retrouva jamais Adjani.

Marie-Elisabeth Rouchy

Merci à Fibu pour l'info

5 commentaires:

Anonyme a dit…

un film que personne ne peut oublier! plein de soleil à toi! a

Seabye a dit…

Mon film préféré d'Isabelle, je le dis à chaque fois.

Inga a dit…

« Cette fille, c'était un génie »
Et Elle est Adjani!!!

Anonyme a dit…

Il semble que vous soyez un expert dans ce domaine, vos remarques sont tres interessantes, merci.

- Daniel

Anonyme a dit…

oui elle était formidable!!!!!

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