7 décembre 2016

Isabelle Adjani : "Je voulais que mes garçons soient tout ce que je ne suis pas"

Elle est l'une des plus grandes actrices françaises et s'exprime avec intelligence, douceur et conviction. Isabelle Adjani est une star absolue, à la fois magnétique et accessible, délicate et prévenante, souriante et émouvante. Rencontre.



Longue interview pour le journal des femmes







En désaccord avec le harcèlement moral et l'humiliation pratiqués dans sa société, Carole Matthieu tente en vain d'alerter sa hiérarchie des conséquences sur les employés.
Opus intimiste sur un médecin écartelé entre son devoir et sa conscience, thriller social sur la déshumanisation de l'entreprise, ce film offre à l'actrice aux cinq César un rôle de femme passionnée, déterminée, à la fois forte et fragile, tourmentée et complexe. Une composition sensible dans laquelle Isabelle Adjani excelle.
Le Journal des Femmes : Comment Isabelle Adjani, la grande tragédienne, l'icône romantique, se retrouve dans un film d'un jeune réalisateur qui traite du burn-out dans une boîte de téléconseillers ?
Isabelle Adjani
: Avant Carole Matthieu, il y avait Sonia Bergerac dans "La Journée de la Jupe" qui prouvait déjà que l'extraordinaire peut surgir dans la vie d'une femme ordinaire et en faire, malgré elle, une héroïne. Ces histoires, ces parcours me touchent. Le cinéaste Louis-Julien Petit aborde ce personnage, non pas dans l'intensité brûlante, mais quand tout est consumé, quand le feu est éteint et qu'il reste des cendres. La difficulté était de faire exister l'intensité de cette femme dans l'absence à elle-même. Je choisis un rôle quand j'ai l'impression qu'une interprétation est une gageure, qu'il y a un danger, un risque, un défi. Si le chemin est tout tracé, c'est un passeport pour l'ennui.
Carole Matthieu est dans le dévouement pour le bien-être des salariés qu'elle défend. Peut-on concevoir sa vie dans un altruisme total ?
Isabelle Adjani
: Cela ne reflète pas un équilibre. N'appartenir qu'à la cause des autres et plus du tout à soi, c'est un abandon de la courte vie qu'on a sur cette Terre, dans cette existence. C'est une façon de renoncer, d'échapper à un mal-être ou un travail que l'on n'a pas fait sur soi-même.
Inscrite dans une relation superficielle, presque anecdotique avec les "malades du travail", Carole Matthieu ne soigne pas des patients et sombre, impuissante face à leur détresse…
Isabelle Adjani
: Vous avez raison. Cette femme ne peut aboutir à rien et elle le sait, pourtant elle continue. Elle ne peut plus s'arrêter parce qu'elle a trop donné et qu'elle ne peut plus revenir en arrière. Elle est condamnée. Sa façon de continuer, c'est paradoxalement d'admettre qu'elle est en perdition. La pire des fatalités c'est d'arriver au bout d'un chemin sur lequel on a marché en se tordant les pieds, en épuisant tout son être, toutes ses ressources physiques, nerveuses, psychiques et se demander si ça a servi à quelque chose. Elle est au bord de cette carrière qui ressemble à un ravin, un précipice. Il n'y a plus que le vide qui l'attend.
A l'inverse, est-ce que pour durer, vous ne vous êtes pas mise en retrait ou protégée à chaque fois que vous étiez menacée ?
Isabelle Adjani
: Je n'ai pas le cuir pour résister à tout. J'ai horreur des gens qui disent "du moment qu'on parle de moi, même la mauvaise publicité est bonne à prendre". Je trouve ça insultant, avilissant. Je n'ai pas été élevée ainsi, ce ne sont pas mes valeurs…
Il y a un autre aspect du monde de l'entreprise qui est à l'opposé de vous, la rebelle, c'est de se conformer à la norme pour être accepté, pour faire partie d'un groupe, d'une bande…
Isabelle Adjani
: Les rites ou les signes d'appartenance, les pratiques néo-sectaires me hérissent le poil. J'ai été désobéissante, indisciplinée en me réclamant affranchie, mais j'en ai payé le prix. Chaque parole en plus a été une parole en trop. Attention, j'assume mon côté anarchiste. Même en me mettant à l'amende, on ne m'a pas eue. Je suis toujours là et debout.
Dans ce film, la sphère professionnelle phagocyte l'individu, le réduit au silence. Dans la société civile, on vous trouve de plus en plus dans la révolte. Où trouvez-vous la force de témoigner ?
Isabelle Adjani : J'ai toujours été sensible au sort des autres. Je ne me suis jamais intéressée à moi en premier. Adolescente, je pensais que ma mission était d'être au service de ma famille, de mes proches. C'était très mystique. Il m'a fallu beaucoup de temps pour accepter que des regards extérieurs se tournent vers moi dans l'espoir ou l'attente d'un truc exceptionnel. Désencombrée de l'autoprotection grâce au travail que j'ai fait sur moi-même, je m'autorise davantage, dans l'intime, le politique, dans ma carrière. Mon jeu d'actrice me permet d'incarner des combats, de proposer des fictions qui font passer des messages.
On vous entend volontiers intervenir dans l'espace public. Est-ce que vous restez néanmoins soucieuse du qu'en-dira-t-on ?
Isabelle Adjani
: Plus jeune, c'était de la réaction instinctive, animale qui pouvait faire boomerang et me mettre à mal. Désormais, c'est une révolte "tranquille", une parole mature, une action réfléchie et non déséquilibrante… ou seulement à cause des réseaux sociaux. Leur effet retour est dévastateur. Il y a plusieurs façons de vous mettre hors capacité d'agir, de vous immobiliser. Ce centre virtuel qui palpite de tentacules est une nasse qui anesthésie de piqûres pour mieux vous ligoter. La société actuelle emprisonne la parole. La liberté de ton est un facteur dérangeant. Tant que je peux encore bénéficier de la mienne, je la partage.
© Paradis Films

Les commentaires négatifs vous blessent-ils encore ?
Isabelle Adjani
: Devenir inattaquable est un postulat irréalisable, mais je ne vais pas chercher ce qui peut être critiqué ou m'intéresser à celui qui me détruit. Je vais l'ignorer parce que ce n'est pas là que ma nature narcissique exulte. J'ai acquis un droit à envoyer paître quiconque cherche à me remettre dans un droit chemin consensuel. Quand j'étais jeune, je n'avais ni l'entourage ni les codes ni l'éducation… c'était difficile. Aujourd'hui, je me débrouille.
Face à quelque chose de scandaleux, d'angoissant, de décevant, face à la maladie, la guerre, à l'indigence… Comment fait-on pour ne pas être abattue, pour se dépasser ?
Isabelle Adjani
: En travaillant avec des gens qui sont dans la bienveillance concrète, absolue, quotidienne. L'énergie vitale s'absorbe, se vampirise, elle se dilue. Mes retraites consistent à me régénérer. J'ai conscience que dire que tourner de temps en temps pour ne pas épuiser mes réserves, pour ne pas m'user peut ressembler à un luxe. Mon courage, je le puise dans le partage. Certaines personnes peuvent dévorer votre substantifique moelle, moi, plus je donne, plus je suis régénérée.
Un médecin du travail est là pour la santé des gens qui se donnent à fond dans le monde de l'entreprise, au détriment de leur intégrité physique, du soin de leurs pathologies…
Isabelle Adjani :
La faiblesse du corps, la maladie, la souffrance physique sont les conséquences directes du mal-être qu'on s'inflige et qu'on nous inflige à travers un monde où le polluant, celui qu'on avale ou respire, endommage tout le système endocrinien. Sans évoquer la théorie du complot, j'ai l'impression d'un engrenage destiné à faire fonctionner l'industrie pharmaceutique. J'ai peur que ce ne soit qu'après démolition complète de l'humain, qu'on pourra reconstruire. Est-ce qu'il s'agit d'une révolution, je n'en sais rien. On n'est pas encore arrivé au bout du pire, j'en ai le sentiment profond.
Dans cette boîte de téléconseillers, il y a vrai culte de la performance : qui sera le plus fort ? Qui renoncera le plus à son bien-être ? Qui va gagner ?
Isabelle Adjani
: Obtenir tout, tout de suite. C'est le profit immédiat, la reconnaissance instantanée, sans scrupule ni état d'âme, sans souci des conséquences pour un autre que soi. C'est profondément égoïste alors que la notion de solidarité circule comme une espèce d'imposture.
Pour être le meilleur, il faut écraser l'autre…
Isabelle Adjani :
Dévaloriser ceux qui vous entourent montre à quel point vous êtes fort et intelligent. Montrer que l'autre est un con constitue un passable obligé. C'est affreux.
Ce fonctionnement par la manipulation est une représentation des rapports de force au sein du couple, de la famille…
Isabelle Adjani
: Notre société alimente la perversion narcissique et propose la séduction comme unique schéma. Elle incite à considérer la relation la plus avantageuse comme l'acquisition de la place du dominant à travers la prise de pouvoir sur l'autre. C'est aussi le reflet de la difficulté des gens écrasés par ceux qui possèdent tout… Sans ascendant sur autrui, vous avez perdu la partie.
Dans le rapport homme/femme, quelle serait la posture à adopter ?
Isabelle Adjani :
Je suis complètement seule, et pourtant, c'est seulement à ce stade, célibataire forte et non plus affaiblie par les expériences passées, que je conçois un mode d'union avec des zones de séparation. Garder une image de soi qui ne dépend pas du regard de l'autre, garder une passion sans vouloir la communiquer, profiter du bonheur sans vouloir tout partager. Se donner ne peut pas se faire sans se garder… Pour gérer au mieux un sentiment amoureux, il faut trouver la juste mesure.
Et montrer ses faiblesses ?
Isabelle Adjani :
Oui, à partir du moment où l'on n'attend pas de son conjoint qu'il les tolère ou les pardonne. Pourquoi les cacher si le regard qu'il va poser dessus n'a aucune incidence sur la façon dont vous les vivez ? Toute forme de dépendance est la promesse d'une chute.
Il y a un qualificatif que les journalistes vous accolent, celui de mystérieuse. Vous représentez un idéal inaccessible, malgré tout subsiste un attachement sincère et réel du public…
Isabelle Adjani :
Cela me fait plaisir ce que vous me dites. Je me dis que les gens savent que je ne mens pas. Je ne calcule pas ma présence, mes absences, mes interventions, ce que je livre… Mes défauts sont nombreux, mais je ne suis pas une manipulatrice, je ne suis pas artificielle dans le cœur. Cette sincérité ne se rationalise pas. C'est une forme de rayonnement une vibration qui ne pulse pas toujours au même rythme, mais se ressent.
Ce déchaînement d'amour, avez-vous eu peur de le perdre ?
Isabelle Adjani :
Non, parce que je ne me suis jamais demandée comment j'allais faire pour être aimée. J'ai, parfois avec fierté, d'autres fois en me décourageant, essayé de donner un sens à ce métier qui est une chance. Je serais malheureuse si j'arrivais au bout de ma vie en disant "ça ne valait pas le coup". Pour l'heure, je ne suis pas satisfaite, j'ai encore envie d'œuvrer pour le cinéma…
Et de passer derrière la caméra ?    
Isabelle Adjani :
Réaliser, pourquoi pas. Si j'arrive à me lancer, il faudrait que je trouve le courage de certaines actrices qui le font merveilleusement comme Valeria Bruni-Tedeschi. Elle a un talent fou…
© Paradis Films

Vous pensez toujours que jouer la comédie est une "profession de foi" ?
Isabelle Adjani
: Plus je participe à la mise en production et à la fabrication, moins je suis fatiguée. Ce qui m'épuise, c'est d'être objet, à disposition, sans échange. J'ai besoin d'interactions.
Vos deux fils passent leurs émotions par la musique. C'est un art auquel vous les avez sensibilisés ?
Isabelle Adjani
 : Pas du tout. Je voulais que mes garçons fassent de longues études, qu'ils soient tout ce que je ne suis pas... Au final, ce sont deux natures d'artiste.
Quel est l'échappatoire qui vous a maintenue en contact avec une réalité prosaïque ?
Isabelle Adjani : Le feu. Je ne peux pas habiter dans un endroit où il n'y a pas de cheminée. J'ai besoin du crépitement du bois, même l'été. C'est ce qui me rassure le plus au monde, loin devant les benzodiazépines et autres anxiolytiques…
Et l'odeur de la fumée ?
Isabelle Adjani :
Je suis très sensible aux parfums. Le santal m'attire. Le géranium m'angoisse. Les lys m'apaisent énormément. La tubéreuse me stresse et me fascine en même temps. J'ai une passion pour le mimosa et le muguet. Les effluves des animaux ne me dérangent pas du tout.
Votre réalité est à Paris ou au grand air ?
Isabelle Adjani :
Je songe à partir au Portugal. Il y a tout : la mer, la douceur, la gentillesse des habitants. Je préfère mille fois aller dans ce pays magnifique que dans une île des Caraïbes.
Avec des expériences aussi riches, denses, intenses que les vôtres, sait-on encore profiter de l'instant ?
Isabelle Adjani :
C'est un trop grand talent chez moi. J'adore ne rien faire. Je savoure de lire et me dire que je n'ai pas de rendez-vous, d'aller au musée, au cinéma, d'appeler une amie, d'improviser une sortie au théâtre… M'endormir sans m'en rendre compte est ce que je préfère, d'autant que j'ai connu des périodes insomniaques…
Le sommeil est un refuge et les plaisirs simples gardent donc une valeur à vos yeux…
Isabelle Adjani :
Je ne suis blasée de rien. J'ai un seul regret : être incapable de cuisiner. Je n'ai jamais été une mère nourricière, douée pour mitonner de bons petits plats. Beaucoup de troubles liés à la nourriture viennent de l'enfance. Je me souviens de terribles disputes à table... Mon problème pour faire à manger doit faire écho à cela.
Regardez la bande-annonce de Carole Matthieu, au cinéma le 7 décembre : 

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