26 avril 2014

Entretien Le FIGARO : "L'important , c'est d'incarner un personnage neuf "

Ce n'était pas un secret pour ceux qui la connaissent. Depuis des mois, Isabelle Adjani cherchait «la» pièce. Un texte contemporain, un rôle de femme engagée dans son époque, des partitions intéressantes pour des partenaires. Un argument qui excède la comédie, fût-elle réussie, une œuvre originale et neuve. Une belle pièce, forte, dense, moderne. Elle a lu. Elle a beaucoup lu, ainsi qu'elle le fait toujours. Elle est allée au théâtre. Cette artiste rare, aux intuitions lumineuses, est aussi une intellectuelle qui dévore les essais, les biographies, les journaux. Une femme dans son temps qui a souvent pris en main son destin artistique en étant à l'initiative de certains projets, Camille Claudel notamment.
Et puis un jour, "la" pièce est arrivée. Lorsqu' on résume l'argument , on a le sentiment que Kinship a été écrite pour elle...Il n'en est rien. L'américaine Carey Perloff, l'auteur, est une femme de théâtre au spectre large : metteur en scène, directrice d'institutions, elle a écrit une poignée de textes . Kinship est le plus récent et n'a pas encore été créé aux Etats Unis.
Il est parvenu jusqu' à Isabelle Adjani par sa traductrice française, Séverine Magois. Julien Collet-Vlanek, qui signera la mise en scène au Théâtre de Paris, est depuis presque huit ans un proche collaborateur et ami d'Isabelle Adjani. Il avait pensé à l'australien Daniel Keene, écrivain intéressant que traduit toujours Séverine Magois. Il l'avait contactée. Mais aucune pièce, aucun rôle ne correspondait à la belle interprète. Et puis, des mois après, Séverine Magois lit Kinship et est saisie d'une certitude : c'est le rôle que cherche Isabelle Adjani. Le reste , la comédienne, le raconte ...





Le Figaro .- Quel est l'argument de Kinship ?
Isabelle Adjani .- Il y a 3 personnages. Ils n'ont pas de nom . Il y a "Elle", que je joue, "L'amie" que joue Carmen Maura, "Lui" que joue Niels Schneider. "Elle" mariée, deux enfants, est rédactrice en chef d'un journal local . Une femme intelligente, brillante et passionnée, une femme de pouvoir que rien ne vient déranger dans sa vie ... Jusqu'à ce que "Lui" surgisse : elle l'engage ...Il écrit des scénarios, sans succès. Il a une trentaine d'années, il tente une reconversion. Elle s'enflamme, elle s'éprend follement de lui. Il l'admire. Elle éveille en lui son amour propre et son appétit de vivre.

Classique, non ? Une histoire de "cougar" !
Pas du tout ! Si on s'en tenait là, ce ne serait qu'une comédie de mœurs sur les relations homme-femme, sur le monde du travail,etc.-et tout cela y est et est très important. Mais une partie de l'intrigue et du nœud tragique tient à la personnalité de "L'amie". Elle est la mère, envahissante et surprotectrice du jeune homme et aussi a confidente de la rédactrice en chef. Mais jamais les liens qui les unissent n'apparaissent aux trois personnages. Ils ne savent pas ce qui les lie...Et c'est de ces liens, kinship, de ce lien particulier, que va naître la tragédie. Et ce d'autant plus que le monde du théâtre est inscrit dans l'intrigue : "L'amie" est une comédienne qui a quitté les planches mais a conservé son tempérament spectaculaire. Elle a toujours la superbe des femmes de scène.

Il est donc question de théâtre, au cœur même de la pièce ?
Oui . Le théâtre est au cœur de la pièce. A un moment, l'amie emmène son fils au théâtre. Il s'agit d'un petit théâtre et d'une troupe un peu marginale. mais c'est une représentation de Phèdre et, dans la pièce telle que l'a conçue Carey Perloff, c'est la comédienne qui joue "Elle", la rédactrice en chef, qui joue Phèdre...

Donc vous allez jouer Phèdre !
Elle vous rattrape !
C'est un appel irrésistible ! Que Phèdre soit littéralement au cœur de kinship, mais que ce soit le personnage que j'incarne qui la joue, évidemment, pour moi, c'est à la fois un signe et une incitation. C'est vrai, Phèdre me rattrape...Cette coïncidence de rencontre est séduisante, mais c'est bien la pièce de Carey Perloff qui me passionne.

Peut-on parler de Kinship comme d'une variation sur Phèdre ?
Carey Perloff a écrit en ayant en tête la tragédie de Racine, et on peut décrypter une transposition : une femme amoureuse d'un jeune homme. Il n'est pas son beau-fils, mais le fils de son amie ... sauf qu'elle ne sait pas qu'il s'agit du fils de son amie. L'auteur ne plaque pas une structure sur sa pièce, c'est plus compliqué : "Elle" a perdu sa mère qui était, elle aussi, comédienne et qui avait pour meilleure amie cette femme. "L'amie", plus agée qu"Elle", est devenue sa confidente depuis un an, depuis la disparition de cette mère comédienne, autre inscription du théâtre au cœur de la pièce . "Elle dit qu'elle déteste le théâtre, mais elle a en elle la capacité d'entrer dans un autre personnage. C'est une actrice malgré elle .

Le théâtre , et aussi la trangression ?
Elle et lui trangressent les règles du milieu du travail, les conventions sociales et les taboux familiaux : on ne s'éprend pas d'un de ses employés, on ne s'éprend pas de sa patronne, on ne s'éprend pas du fils de son amie la plus proche, l'amie de sa mère... Et on n'aime pas son fils comme on aime son marie ou son amant...
"L'ami" , mère et ogresse à la fois, devient aussi un monstre. Un monstre pour son amie, pour son fils. C'est ainsi que l'écho de la tragédie frémit dans le chant d'un drame quotidien, le traverse, pour laisser les personnages au bord de l'anéantissement, dans l'effroi.

Comment-est il possible qu'à aucun moment, aucun des protagoniste ne comprenne quels sont leurs liens ?
C'est tout l'art de Carey Perloff, tout l'art de la traduction de Séverine Magois, aussi. A chaque instant, le spectateur, qui lui sait tout, se dit : "Ce n'est pas possible, là, cela va être dévoilé..." Mais non ! Et lorsqu'ils comprennent, c'est comme dans la tragédie classique, il est trop tard . La catastrophe est survenue. Ici, dans la pièce, ce n'est pas la mort qui attend les personnages, mais la dissolution du lien qui les unissait les uns aux autres . Ne demeure que solitude,abandon définitif, séparation irréversible, déréliction. La fin de tout lien particulier réduit chacun en particule élémentaire et isolée.

Le metteur en scène transpose -t-il l'action en France ?
Non. Il a tenu à conserver l'atmosphère américaine de l'œuvre. Carey Perloff évoque les rapports de forces, dans le monde du travail, dans la société, entre les hommes et les femmes. Mère ou maîtresses, les femmes ne deviennent-elles pas trop puissantes pour des hommes, qui, au pluriel comme au singulier, au travail , comme à la maison, ont peine à comprendre et à admettre que le maculin ne l'emporte plus sur le féminin ...

Pour la première fois au théâtre, vous allez interpréter une femme de notre temps ? Pas de costume d'époque ! Comment a voyez-vous? Stricte et sexy ? Très "executive woman" ?
Je ne sais pas encore ! Nous n'en sommes pas là ! Mais évidemment j'y pense. C'est Dominique Borg qui va signer les costumes. "Elle" ne porte pas de pantalon ! Il est souvent question de ses jambes... mais le plus important pour moi, c'est d'incarner un personnage neuf, dont l'imaginaire est encore vierge. Je peux tout inventer, sans référence autre que ce texte et ce que nous allons en faire, avec le metteur en scène et mes partenaires.

Comment s'est construite la distribution ?
Très classiquement. Avec thierry Suc et le Théâtre de Paris, Richard Caillat et Stéphane Hillel, nous avons réfléchi. Je suis très heureuse de jouer avec Carmen Maura, que j'admire, et Niels Schneider, que je connais par le cinéma. Carmen Maura peut être très submersive, très drôle en même temps, très "cash".Ce sont ses débuts au théâtre à Paris et, pour moi, un privilège de de travailler avec des artistes que j'aime.Je suis heureuse à la perspective des répétitions que nous allons entreprendre en juin...pour des représentations qui devraient débuter en octobre. Et d'ici là, évidemment il y aura quelques pauses ! Nous avons déjà fait des lectures, dont l'une d'elle devant l'auteur, qui riait beaucoup. Je pense que parfois, nous, "personnages", pleurerons pendant que le public rira...

Vous avez tourné sous la direction d'Audrey dana dans Sous les jupes des filles. pouvez-vous nous parler de ce film qui sort le 4 juin ?
C'est un film choral dans lequel j'ai un rôle modeste. Audrey Dana a réuni onze comédiennes et racontes onze destins de femmes d'aujourd'hui. Elle joue et dirige Alice Belaïdi, Laetitia Casta,Julie Ferrier, Audrey Fleurot,Marina Hands, Géraldine Nakache, Vanessa Paradis, Alice Taglioni, Sylvie Testud, plus elle, plus moi ! Le film prend le parti d'un ton très cru sur la relation hommes-femmes. Et je dois dire que je ne sais pas qui des célibataires ou des couples, seront le plus énervés par cette comédie de cœurs drôlement brisés, réalisé à la "cul-corps" par une artiste qui veut faire parler la vie au féminin avec une pêche très "cash", très 2014. Le personnage de Lili est le plus discret. Cette femme a une fille de 16 ans et elle est catastrophée par le temps qui passe... Le 8 mars, nous avons dansé au Trocadéro. Je suis arrivée avec un grand imper et une perruque blonde de femme qui ne veut pas voir fuir le temps...

Quels sont vos autres projets ?
Je ne me consolerai jamais de ne pas avoir travaillé au théâtre  avec Patrice Chéreau. Je souhaite être dirigée par Luc Bondy et avec lui aussi nous trouverons, plus tard, la pièce idéale. J'ai adoré les fausses confidences et Tartuffe et trouvé dans les deux pièces les comédiens merveilleux. Quant au cinéma, je prépare un film sur Suzanne Valadon. Il est en cours d'écriture. J'ai envie de retrouver de beaux personnages complexes. A mes côtés , j'espère Pierre Niney en Maurice Utrillo. On me dit : " C'est bien, tu reviens sur le devant de la scène". Mais moi, je pense que, comme le dit Anna Karina dans Pierrot le fou : " Je ne recommence pas , je continue ! "

Carmelle Héliot
 Photo Riccardo Tinelli
Kinship , théatre de Paris (IX)
à partir du 14 octobre
Location tel 01 48 74 25 37
A lire Isabelle Adjani , un mythe de l'incarnation, excellent ouvrage, documenté et très bien écrit d'Arnaud Duprat (le bord de l'eau, 22 euros)

9 commentaires:

Céline a dit…

VOILA ADJANI!!!!!!!! JE VOUS LE DISAIS: JAMAIS LA OU ON L'ATTEND... LA REINE EST DE RETOUR... Carmen Maura... C'est du grand art... Je réserve ma place!!!!
Où cela va-t-il se jouer?

Anonyme a dit…

Qu'avais-je dit lors de la sortie du livre d'Arnaud Duprat de Monteiro, que je l'attendais au théâtre, dans phedre ? Ma soeur astrale est encore connectée. Bruno

vincent a dit…

génial !! là c'est officiel et concret !Isabelle va nous faire rêver et palpiter à nouveau, et dans un vrai beau rôle...je dis yes !!!!!!!!!!!!!!

laurent a dit…

de belles nouvelles qui m'excitent bien plus que les derniers films (insckh in paris et Sous les jupes des filles)... un rôle contemporain au théatre d'abord bien que je sois en province et qu'il y a très peu de chance que cette pièce vienne jusqu'à moi (on espère cette fois une captation pour un futur dvd ou une diffusion télé) et ce film en préparation sur Suzanne Valadon qui annonce un beau rôle mais dans l'attente d'en savoir plus et notamment connaître le réalisateur peut être l'occasion de retrouver Benoit Jacquot qui sait ? un deuxième film avec lui après le beau et émouvant Adolphe...

Anonyme a dit…

à Laurent, ça vaut la peine de faire une virée à Paris, le dimanche ça joue à 15 h 30, on peut venir pour le spectacle et repartir chez soi le soir (j'habite aussi en province), il n' aura pas de tournée ce serait étonnant, donc il faut aller à Paris car qui n'a pas vu Adjani sur scène ne sait rien d'elle ! Et il n' aura pas de vidéo, elle l'a toujours refusé pour le théâtre, conservant le caractère éphémère (sauf période comédie française). On casse sa tire lire et on va ! Bruno

liago a dit…

Mes places pour la première sont prises ! L'attente est délicieuse. Pleine de voeux...

Anonyme a dit…

Oui il est vrai qu'Adjani se "connaît" au théâtre. Je l'ai "découverte" dans Mary Stuart avant de la rencontrer dans sa loge... Un grand moment.

laurent a dit…

Merci Bruno ! je suis d'accord avec toi j'adorerai faire cette virée sur Paris mais j'habite Cannes et ça fait un peu loin quand même mais ça peut s'organiser effectivement... d'autant que je n'ai jamais vu IA au théâtre et je l'admire depuis 30 ans

Maxime a dit…

Qu'en est-il de la pièce sur mesures de Florian Zeller? Si IA a été séduite par "Kinship" comme elle l'avait été par "...Marie Stuart" il est permis de s'inquiéter: la pièce ne la méritait vraiment pas. Rendez-nous "Phèdre"!

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