2 mai 2013

I Adjani la rêveuse éveillée, interview du Figaro madame

Sur Arte, dans un documentaire qui lui est consacré, l’actrice revient sur son parcours douloureux et scintillant. Le propre des stars, des vraies.

Truffaut, qui lui fit tourner L’Histoire d’Adèle H., disait d’elle : « C’est la seule actrice qui m’a fait pleurer. Il faudrait la filmer tous les jours, même le dimanche. » La vie des rêveuses n’étant pas homologuée dans les sciences exactes, le destin d’Isabelle Adjani l’a parfois embarquée dans des chemins de traverse. Le hasard est-il un hasard ? Le cycle des disparitions et des retours éclair fait partie de sa star quality et n’a sans doute pas peu compté dans la construction – hors d’elle – d’une légende solidement soutenue par cinq César, deux prix d’Interprétation à Cannes et deux nominations aux Oscars. Sur Arte (1), le 5 mai, Isabelle Adjani, tour à tour requinquée ou bouleversée, se dévoile (un peu) dans un documentaire intitulé Isabelle Adjani, 2 ou 3 choses qu’on ne sait pas d’elle…. L’âme en peine, certes, mais surtout l’intelligence de haute volée et son corollaire, un sens aigu de l’autodérision. Interview.



“Chez moi, l’émotionnel est totalement relié à mon corps”




Madame Figaro. –  À revoir les images d’archives de vos débuts, la Comédie-Française, On dine, on est frappé par l’intensité extraordinaire qui se dégage de l’adolescente que vous étiez…
Isabelle Adjani. – Il y avait un appel vocatif plus fort que tout. Mon désir de jouer était d’une force incroyable : il était impératif d’interpréter, de transmettre, de faire palpiter un texte. Je n’avais pas fait mes classes mais il y avait cette évidence d’être là avec comme seul contrepoint la surprise des autres, qui m’interrogeait. Je n’attendais ni compliment ni approbation. J’étais aux anges. Mais l’innocence et la force de la passion représentent des attraits fascinants pour ceux qu’elles attirent et qui sont là pour tenter de les faire disparaître… C’est l’histoire de ma chère vie : les prédateurs masqués ont toujours rodé. (Elle rit.)

Il y a dans votre destin quelque chose qui tient du mythe ou du conte, l’innocence traquée, Blanche-Neige et les chasseurs…
Je ne parlerais pas d’une traque. Ça, c’est plutôt la vie de Brigitte Bardot : elle s’est identifiée à la biche poursuivie et s’est mise à protéger à peu près la plus petite bête qui pouvait être chassée. Moi, c’est autre chose. Si on le prend du bon côté, on dira qu’il s’agit d’un chemin initiatique. Je n’ai pas été épargnée, ça non, mais les chemins pour me sauver m’ont toujours été montrés. En ce sens, je suis protégée. Mais je ne détiens toujours pas toutes les clés de cette vie, certaines serrures sont plus compliquées à crocheter que d’autres. Plus le temps passe, moins on sait si on est la maîtresse de sa maison.


Vous mentionnez l’interdiction totale du corps, proférée par votre père. Chez vous, il n’était même pas permis de se regarder dans le miroir…Mon père avait décrété une dictature d’anéantissement du corps. Les miroirs en pied étaient inexistants et l’on ne m’a jamais dit que j’étais jolie, je ne l’ai jamais entendu. Or le corps, pour une fille, c’est autant un terrain de jeu qu’un terrain vague, un terrain à explorer, un terrain qu’on envahit ou qu’on laisse envahir. Ignorer son corps crée des dommages irréparables : on ne le laisse pas facilement être gagné par le bien-être ou… l’être bien ! L’idéal serait d’acquérir une grande discipline ou une grande connaissance de son corps dès l’enfance : cela vous oblige à une tenue et aussi à une distance avec son ressenti. L’absence d’appropriation du corps crée des dommages à l’âge adulte : chez moi, l’émotionnel est totalement relié à mon corps et mon apparence est restée sujette à somatisation. On est bien dans son corps que lorsqu’on a d’abord été aimée, rassurée, réassurée.

Cependant, l’actrice a dû apprivoiser ce corps. Dans L’Été meurtrier, vous êtes nue…
C’est un défi que je m’étais imposé, je me suis fait violence puisque je n’étais en rien disposée à pareille impudeur. Il fallait que je transgresse l’interdit paternel. Mon père est mort avant la sortie du film. C’était presque un soulagement. Il n’aurait pas applaudi son actrice de fille. (Elle rit.)

Vous dites aussi que vous ne croyez pas vraiment au « syndrome Romy Schneider », ces actrices qui se carbonisent ou meurent d’avoir trop donné…
J’ai une endurance et une force hors du commun. C’est cette même force qui me permet de garder intacte ma vulnérabilité.

“La mélancolie m'a aidée à rêver, donc à vivre”



On connaît vos tendances à la rébellion. Que vous inspire l’air du temps qui est à la moralisation générale ?
La moralisation me démoralise. C’est une idée réactionnaire. Je suis hérissée par le choix des mots des politiques, des mots qui castrent, qui guillotinent. On est entré dans une période de pruderie et de raisonnable hypocrite et filandreux. L’air du temps, c’est le tout-à l’égout. J’aimerais qu’on m’inspire, pas qu’on m’aspire. C’est l’État qui rejaillit sur notre état tout entier…

Vous deviez tourner un film d’Abel Ferrara inspiré de l’affaire DSK. Depardieu aurait été DSK, vous auriez joué Anne Sinclair. Vous avez annoncé votre retrait du projet…
Aucun contrat n’était signé, nous n’étions même pas au stade des négociations. C’était la promesse d’être sûrement mal payée et peut-être maltraitée. (Elle rit.) Un film, c’est un mariage, et j’ai préféré renoncer aux fiançailles. Cela dépassait le bon équilibre hormonal… Trop de testostérone ! (Elle rit.) Le sujet, Abel Ferrara, Gérard (Depardieu). Et puis le film est devenu un biopic, et pour moi hors de question de participer à la curée médiatique. À un moment, ça suffit. On est en train de fabriquer une société au rigorisme bien-pensant nouvelle formule : tout est permis, les inhibitions sont proscrites, mais l’inverse est vrai aussi. Ce qui fait que l’on oscille entre pudibonderie et pornographie.
         Regardez les teen movies américains : l’air de rien, le sexe y est dégueulasse. C’est ça qu’on propose à mes enfants ? Le paradoxe est criant : c’est le retour du refoulé qui s’exprime dans un défoulement purulent.

Le chagrin a été un des causes de mon éclipse

Dans le documentaire, vous fondez en larmes lorsqu’on évoque Bruno Nuytten, réalisateur de Camille Claudel et père de votre fils Barnabé…

Le passage de l’ombre à la lumière a carbonisé quelque chose de lui. Il m’a fait ce cadeau magnifique, ce film qui est devenu culte, mais un cadeau fatal pour son désir de mise en scène. Il ne s’en est jamais remis et je réalise que, peut-être, moi non plus, de sa démission. J’aurais vraiment aimé continuer le chemin artistique avec lui mais il était déçu que ce film ne nous réunisse pas pour la vie. La déception amoureuse, le chagrin, a été une des causes de son éclipse. Tout cela reste dans le cœur.

N’y a-t-il pas chez vous une tendance trop forte à la mélancolie ?
Après toutes ces années d’analyse freudienne ! (Elle rit.) Je dirais plus exactement que cette mélancolie m’a aidée à rêver, donc à vivre, mais que la mélancolie, comme tous les états sensibles, ne constitue aucune valeur marchande ajoutée dans la société actuelle. Cela n’aide pas. Il aurait fallu à la mélancolique que je suis un pitre pour concubin… mais je ne perds pas espoir !

La sérénité est-elle un exercice facile ?
Je ne vois pas qui peut avoir l’esprit serein aujourd’hui, à moins d’être né yogi. (Elle rit.)

Richard Gianorio
Photos H Renault

Merci à David et Taz

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