2 janvier 2011

JDD , Frank Henry : Hold up sur le cinéma !




Article du Jdd du 2 janvier



Ex-braqueur, Frank Henry a purgé 21 ans de prison. Il réalise aujourd'hui De force, un premier film de flics et voyous. Une manière surtout de démystifier le banditisme.



Tout d’un coup, il se fait causant. Frank Henry abandonne sa caméra pour rappeler une info de première importance: "Dans toute l’histoire du cinéma, vous ne trouverez pas un seul exemple d’un type qui a fait vingt ans de taule et réalise son premier film. On a fait des recherches, ça n’existe pas. Sauf José Giovanni, mais il n’a fait que onze piges…" C’est dit sans frime, avec une franchise abrupte. "On parlera plus tard, là j’ai 40 de fièvre, une scène à mettre en place avec un avion attaqué au bazooka…", s’emballe-t-il dans les conditions extrêmes du tournage de De force, un polar sur fond de raison d’Etat dont la sortie est prévue en juin prochain.



Nous sommes sur le tarmac d’un aéroport à la périphérie d’Amiens. Une immense plaine balayée par la neige et un vent polaire. Devant un Falcon Jet immobilisé, Eric Cantona, tenue paramilitaire noire, malmène Isabelle Adjani, l’immobilise par une clé de bras, flingue posé sur la tempe. Une simple répétition avant de tourner. Il est 16 h 15, le froid se fait mordant. "On en chie, lance Frank Henry, mais c’est gratifiant quand on réussit à avoir de bonnes images."



Guitariste, chanteur, écrivain, scénariste et réalisateur

A 51 ans, dont vingt et un à l’ombre, "Frankus" se lance dans l’aventure du 7e art avec la gourmandise de l’autodidacte décomplexé. L’ex-braqueur possède déjà plusieurs casquettes. Bac +4 en musicologie, guitariste et chanteur, il a réussi sa reconversion comme écrivain et scénariste, notamment pour la série Braquo coécrite pour Canal+ avec l’ex-flic Olivier Marchal. Le voilà réalisateur! Il n’en tire aucune "fierté". Juste une "satisfaction". Surtout quand il regarde dans le rétroviseur: il y a un peu plus de six ans, il sortait de prison après une série de braquages commis dans des bureaux de change, avec de fausses cartes de police. Dans son roman Natchave! ("s’enfuir", en manouche), une phrase résume son parcours: "Je suis un voyou qui a passé sa vie à courir après des espèces sonnantes, qui font trébucher."



Dès l’enfance, le réalisateur a été brinquebalé entre nourrices, pensionnats et grands-parents. Un père ouvrier et une mère serveuse de bar, trop occupés. Il passe son adolescence dans le conflit permanent et le déni d’autorité. A Thionville, en Moselle, "une ville communiste riche en animations culturelles" avant la crise de la sidérurgie, il suit une scolarité chaotique dans les classes préprofessionnelles, "des antichambres de la délinquance". Le terreau idéal pour une entrée fracassante dans la marginalité. "Tous les déséquilibrés psychoaffectifs ne finissent pas voyous, mais tous les voyous sont des déséquilibrés psychoaffectifs", commente-t-il. Après les vols de Mobylette à 13 ans, il commet son premier braquage à 17 ans dans une banque de province: "60 briques à deux." Première condamnation l’année de ses vingt ans. Libéré six ans plus tard. Et première récidive.



Avec son album La Boucle, il a eu l’ambition de braquer le Top 50

Frankus braque pour mener grand train. En prison, il milite pour la création d’un syndicat de détenus. Libéré, il séjourne dans les palaces et festoie aux Bains Douches, la discothèque, avec son pote Fred Chichin, des Rita Mitsouko, rencontré lors d’un séjour à Fleury. Le braqueur à temps plein se trouve une "couverture" comme organisateur de concerts et manager du trio pop Lilidrop (le tube Sur ma Mob). Comme la plupart des équipes des années 1980, il opère avec ses complices selon la technique du gang des postiches, grimé en "M. Tout-le-Monde" pour taper la salle des coffres au burin. "Il sévissait au sein d’une équipe constituée, c’était un vrai professionnel, raison pour laquelle il n’a pas de mort sur la conscience. Mais il n’était pas une tête d’affiche du grand banditisme", confie un responsable de la Direction centrale de la police judiciaire. Son coup le plus spectaculaire? Le casino de Forges-les-Eaux: 700 personnes tenues en joue par sept braqueurs en combinaison paramilitaire. Le plus lucratif? "Impossible de répondre, je n’ai pas été pris pour ça", dit, malicieux, ce "multirécidiviste congénital".



Frank Henry aurait pu moisir dans sa cellule. "J’ai eu la chance de faire de la prison à une époque où les détenus bénéficiaient de remises de peine s’ils poursuivaient des études." Durant les promenades, il se lie avec des prisonniers politiques, autonomistes basques et corses, des hommes d’affaires tombés pour faillites frauduleuses. "On pouvait avoir de vrais échanges intellectuels, un privilège rare." Mais sa tentative de réinsertion par l’art débute par un échec, en 1996. Incarcéré à Toulouse, il écrit les chansons d’un album, La Boucle, avec l’ambition de braquer le Top 50. "En maison de correction, un éducateur m’avait juste montré trois accords de guitare et refilé le virus du blues."



Son ami Cédric Klapisch avait témoigné à la barre

Depuis sa cellule, il contacte le musicien Claude Salmieri, batteur de Francis Cabrel, Michel Bergé, Ray Charles… "Je le sentais sincère. Frank est un vrai artiste et un manuel au sens noble. Sa maison est encombrée de guitares extraordinaires fabriquées de ses propres mains", témoigne Salmieri. L’album enregistré durant une permission à Paris, avec les musiciens de Gainsbourg et Yannick Noah, sera un fiasco: 800 exemplaires vendus. Criblé de dettes, Frank Henry renoue alors avec ses vieux démons. "La mort dans l’âme." Car le braqueur vit désormais avec Anne-Marie, haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture rencontrée via une petite annonce. Il est aussi devenu papa du petit Lucas. Arrêté en 2001 après une dizaine de braquages, il décide d’en finir avec les frasques de gangster. "Je refusais de laisser à mon fils la délinquance en héritage."



Dans l’attente de son procès aux assises, Frank Henry se lance dans l’écriture. A la bibliothèque de la prison de la Santé, il relit "de façon analytique" toute l’œuvre de son "Dieu en littérature", Alphonse Boudard. Et découvre "une aventure intérieure extraordinaire". Il noircit du papier dix heures par jour, pond une autobiographie (Le Dernier des bourricots) pour démystifier la vision romantique du banditisme.



Depuis six ans, Frankus vit en homme libre. Durant son procès, en 2003, son ami Cédric Klapisch avait témoigné à la barre: "J’avais fait rigoler l’assistance en affirmant que Frank était un homme foncièrement honnête. L’avenir m’a donné raison." Henry n’a pas replongé. Il a même refilé un petit rôle au réalisateur du Péril jeune dans son film. "Comme ça, j’aurais une bonne critique dans Télérama!" Il vient d’écrire la saison 4 d’Engrenages pour Canal+. Prépare déjà une comédie avec Eric Cantona. A 51 ans, il affirme avoir "plus d’histoires à raconter qu’il me reste de vie".

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Sympa de découvrir cet article et la photo prise à un endroit que je reconnais !

Petite précision à l'attention du JDD : ce n'est pas exactement l'aéroport d'Amiens, mais celui d'Albert-Méaulte, qui accueille notamment l'avion cargo Beluga transportant les pointes avant des Airbus.

J'en profite pour souhaiter à Fred et à tous une très Heureuse Année 2011. Bonne continuation au blog !

Martine

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