20 avril 2010

Ils s'aiment, l'interview par Adjani

Une interview originale, puisque c'est Isabelle Adjani qui est aux commmandes et bien qu'elle dise ne pas l' avoir préparée, les questions sont pertinentes, émouvantes. Les souvenirs fusent, les réparties aussi. Une de  ses plus belles interviews ...Il faut dire qu'en face elle a du répondant en la présence du "grand" Depardieu.






ADJANI
DEPARDIEU VSD les réunit
ILS S’AIMENT
 Pour la quatrième fois, ils jouent ensemble au cinéma , dans mammuth, film politico-poétique  de Benoît Delépine et Gustave Kervern (en salles le 21 avril). Et lorsque, pour la première fois, Isabelle interviewe Gérard, le temps s’arrête . Rencontre au sommet.
Isabelle Adjani, Gérard Depardieu, ou l'essence même du cinéma. Les héroïnes qu'elle interprète mèlent l'amour absolu et l'étrange douleur d'exister, lui dégage une violence brute, un instinct terrible. Il dévore les rôles, elle se fait rare. Mais tous deux possèdent l'élan vital. Ensemble, sur grand écran, ils ont connu l'amour, dans Barocco (André Téchiné), la passion, dans Camille Claudel (Bruno Nuytten), la séduction, dans bon voyage (Jean-Paul Rappeneau), et, ces jours-ci, l'éternité, dans mammuth, de Benoît Delépine et Gustave Kervern.Un road movie social. Un film d'amour, aussi. A 60 ans, l'âge de la retraite où, Serge Pilardosse, dit mammuth, équarrisseur, quitte l'abattoir porcin. Il a travaillé depuis ses 16 ans, jamais malade, jamais au chômage, mais il lui manque des points de retraite. Sa femme Yolande Moreau le presse d'enfourcher sa vieille moto pour partir à la rencontre de ses anciens employeurs, mais, entre ceux qui ont oublié de le déclarer et ceux qui ont disparu … Pourtant, la quête de ses papelards devient moins essentielle que le chemin même. Et sur ce chemin, il retrouve Isabelle, son premier amour, morte dans un accident. Elle est le spectre qui revient pour le secouer : « reste toi-même, c'est eux les cons. Te laisse pas faire. Je t'aime, je t'aime. » Un rôle fugace, mais essentiel. Pour célébrer leurs retrouvailles, Isabelle interviewe donc Gérard. Mais, lorsqu'on lui demande si elle a préparé ses questions, elle répond : « Non, je ne vais tout de même pas me prendre au sérieux ! » Lui se marre : « c'est pas entre gitans qu’on va se raconter des histoires ». L'interview prend des allures d'échange. Évidemment.

 Isabelle Adjani. As-tu eu l'impression de faire un film ? Quand on a participé à tant de tournages, tu ne trouves pas que l'on cherche à oublier que l'on est en train de faire un film ?

 Gérard Depardieu. J'ai eu l'impression de faire un vrai film, car c'était une aventure. Pour les valseuses, j'avais 25 ans, je pensais que j'allais faire un film et je me suis retrouvé à vivre ma vie, pour Blier. Sur mammuth, je n'ai pas pensé à moi mais à mon père. Mammuth est aussi mon premier film politique. Les valseuses étaient dans la provocation de la jeunesse, une révolution. Ici, on est dans la démolition. En tenant une caméra super huit sur le tournage, tu as filmé l’âme, le subjectif du cinéma. Tes images aux grains énormes sont dans le film. En ce sens aussi, il est politique. On est dans un monde où il n'y a plus de mystère, où tout est net. Ça n'émane pas,n’ irradie pas. Ce qui m'impressionne au cinéma, c'est parfois ce qui me gêne comme quoi, l'art insiste.

 Isabelle Adjani. Le film rentre dans ta vie, ta vie rentre dans le film.

Gérard. Ma vie, je ne sais pas, mais peut-être le souvenir, le désir que j'en ai. Notre aventure sur Camille Claudel reste quelque chose en dehors d'un film car il y avait ce rapport entre une femme fragile et un homme extrêmement opportuniste, lâche, apeuré par l'amour de Camille. Ce film m'a amené à une constatation que, de même que ta présence immortelle dans mammuth, le souvenir, la blessure, et peut-être le plus bel amour qui puisse exister.

Isabelle Adjani .Cette femme a-t-elle existé ?

 Gérard Depardieu. Elle est le désir qu'il avait, ce qu'il y a de vivant en lui, c'est l'idéal de l'amour. Au premier degré, au bout de son itinéraire, mammuth réalise qu'on lui a volé sa vie, son amour, mais il s’est aussi peut-être laisser manipuler, démolir. C’est difficile à 60 ans de retrouver la force de dire « je t'aime ». Notre société de paraître n’est pas faite pour l'amour.

 Isabelle Adjani. Oui, nous sommes très seuls... Mon personnage va l'empêcher de tracer son chemin comme un perdant, du coup, sa cavalcade va de l'avant. Elle a une intervention vivante alors qu’elle est super morte !

Gérard Depardieu . Parce qu'il est pur. Peu de gens peuvent être vivants à l'intérieur, à travers leurs souvenirs.

 Isabelle Adjani c'est une jolie phrase.

Gérard Depardieu . On vit quand même dans une société de cons ! J'ai fait 28 ans d'analyse, un mensonge total ! Les psys, je les prends devant moi, c'est de la merde !( Isabelle éclate de rire). Une espèce de vanité. La lecture, l'exposition, l'exhibition, ce qui touche à l'autre, la vie, le regard, tout cela est intéressant. Quand je roule sur mon scooter, je ne vois que des gens intéressants. Je n’ai pas besoin d'expliquer mon intérêt à des escrocs de la vie. Il n'ose pas me regarder, parce que je les pénètre et je les brûle.

Isabelle Adjani Ceux qui t’ intéressent sont comme mammuth. Il est dans une exploration douce. Chaque personne qu'il rencontre est une agression pourtant il les regarde comme un ethnologue, comme un poète.

Gérard Depardieu. Ethnologue et poète sont les seuls mots justes dans le quotidien. Le seul moyen de s'en sortir, c'est par la poésie ou par le regard sur l'autre.Il n'y en a pas d'autres. La poésie, ce n'est que le présent. Saint-Augustin l'a formulé : si tu me demandes ce que c’est que le temps, je te dirais que je n'en sais rien, mais ce que j'ai vécu avant ou ce que je rêve de faire, ça je peux te l'expliquer. Et le présent, c'est mon éternité. Mais il faut être un voyou pour ça, pas un malade, et être en danger permanent d'aimer.

Isabelle Adjani. Être ouvert à l'imprévisible, sans préjugés. Ton personnage a ça. Quand il parle du jambon dans le supermarché, il le fait avec passion, grâce et une authenticité totale, et il se retrouve face au mépris et à l'amertume du charcutier. Sa pureté le rend inaccessible, indestructible, même s'il est présenté comme détruit par la société.

Gérard Depardieu. Mon père par exemple, le Dédé, cordonnier, compagnon du tour de France, avait un brevet de maîtrise et s’appelait Berri comme le pays le bien décidé. Il avait trouvé ça.Ne sachant ni lire ni écrire, il ne voyait pas ce qu'il pouvait donner comme instruction à un apprenti. Il lui demandait de le regarder, jamais de balayer son établi. Je suis admiratif. Il comprenait toutes les langues, se disait citoyen du monde. Je l'ai vu parler le manouche, l'espagnol. Le débat sur l'identité nationale ne m’ intéresse pas, je me fous d'être français ou pas. Mon père n'avait peur de rien car il jugeait personne. Nous habitions en face de l'école et parfois, bourré, il tombait dans le caniveau. J'entendais les parents des autres : « je ne veux pas que tu joues avec lui. » Ma mère tirait doucement le rideau : « la honte est sur nous. » Mais le dédé m'a toujours dit : « il faut chier sur la honte et respecter la liberté des autres. » Il écrivait son nom avec les lettres qu'il connaissait, DD.

 Isabelle Adjani. Sur notre boîte aux lettres, à Gennevilliers, était écrit chérif au lieu de Mohamed chérif. Enfant, ce côté « américain », je l'interprétais comme une prudence par rapport aux craintes de mes parents d'attirer l'attention sur deux immmigrés. Mon père était algérien, ma mère allemande.

Gérard Depardieu. Ton père était un prince. Sais tu que l'homme qui m'enseignait le français était algérien, M. Souami ? Non pas à travers Racine, mais Corneille, qui manie le mieux l’ alexandrin. Il avait les jambes coupées. Quand je suis arrivé à Paris, à 14 ans, j'ai suivi les cours de théâtre chez Jean Laurent cochet, et Odette Laure (qui y enseignait,NDLR), m'a envoyé chez ce professeur d'arabe littéraire, à Issy-les-Moulineaux. Après j'ai eu la chance qu’André Mandouze me fasse découvrir  Saint-Augustin...

 Isabelle Adjani. « Aime et fais ce qu'il te plaît. »

Gérard Depardieu . Oui et surtout : « Bien tard, je t'ai aimé »... Moi, mon engagement, c'est la vie. Je déteste les idées. Dès qu'on me demande d’en soutenir une, j'ai envie de la détruire ! Le PC était intéressant dans la Résistance, sinon comme idéologie, c’est à chier !

 Isabelle Adjani Tu es un anarchiste !

Gérard Depardieu. De droite ! Vive les riches ! Je voyage parce que j'ai des affaires, du vin à faire, des enfants un peu partout.L’un est parti, mais il est constamment présent : Guillaume est un personnage tragique. Je comprends maintenant son courage, et maintenant j’arrive à être en paix grâce à lui. Il aura fallu payer ce qu'il a payé et son dernier coup de fil, je l’ai en moi, comme j'ai en moi toute sa douceur. Le reste, c'est de l'anecdote, les gens pensent  ce qu'ils veulent. « Je marche sans que rien sur moi ne reluise en panaché d'indépendance et de franchise, comme dit Cyrano. Toi tu es une citoyenne engagée, qui soutient la liberté d'expression, le Sidaction, lutte contre l'obscurantisme, l'assujettissement des femmes...

 Isabelle Adjani. Je suis engagée au fond de moi-même, pas une engagée de fond. Je suis une sprinteuse. Ce que je voulais dire au début, avec ton vécu, ta dimension, ton corps de travail, c'est que tu es incarné. Tu cherches à faire disparaître l'acteur, tellement tu es acteur. Par exemple, j'ai cru en toi en Edmond Dantès, en me foutant de ma propre imagerie que je traîne depuis des années. C'est la magie de l'incarnation. On peut travailler à interpréter, a incarner, on oublie. Il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas, point à la ligne.

Gérard Depardieu. C'est très difficile d'avoir la chance d'être libre de ne pas travailler. Je n'ai pas à plaire

Isabelle Adjani. Et tu n'as pas peur de déplaire.

 Gérard Depardieu. Bien sûr que non ! Déplaire, c'est quoi ? En quoi cela me regarde ? Toi aussi, chérie, tu es. Dès que tu apparais, ma colonne vertébrale vibre ! Tu es une sœur , généreuse, courageuse, dans un métier extrêmement misogyne. Et tu parles davantage des beautés qui te touchent que de tes angoisses.

Isabelle Adjani. Que l'on se voie ou pas, tu m'as toujours protégé. Moi aussi j'ai envie de protéger ta liberté d'être.

Gérard Depardieu. On véhicule des images de moi d'abondance et d'exagération, ce que je ne démens pas, étant moi-même un peu fatigué, « ecchymosé » de moi-même... Chérie, je voulais te dire, j'ai un souvenir tellement présent de ton engagement dans Camille Claudel. J'en connais peu qui ont développé autant d'énergie pour toucher cet être humain, déséquilibré qui a sombré dans la folie à 30 ans.

 Isabelle Adjani. Bruno Nuytten rêvait de toi pour son film. Pour te demander de devenir Rodin, je t’ai retrouvé sur le tournage de sous le soleil de Satan, dans une auberge insensée aux airs de coupe-gorge...

Gérard Depardieu.Quand tu es arrivée, tout a explosé, électricité de la région a explosé... ! J'étais avec deux vieilles aubergistes, alcooliques, fabuleuses, qui buvaient du porto dans des verres à Pelforth. Je ne pouvais même pas enlever ma soutane, j'avais tellement grossi que je dormais avec. J'étais entre Pialat et Bernanos, chargé à mort, on tournait quand on voulait. Et soudain une apparition, Isabelle, qui me parle de Camille Claudel.

Isabelle Adjani. On aurait pu être dans l'auberge rouge, il y avait des bougies, tu avais des caisses de grands vins dans ta chambre, mais tu commandais aussi des cocktails bleus au curaçao ! Nous étions dans le pays de George Sand.Tu m'as dit : « viens dans les marais ! Tu as peur ? » Il faisait tellement froid, c'était magique, cette aventure nocturne sur laquelle planaient les vibrations de sous le soleil de satan, la vapeur au-dessus des étangs. J'avais une robe rouge, je plaidais ma cause et tu m'as offert ton être. Avec toute ta puissance, ton humilité, ta générosité. C'était comme un pacte. Tu savais que ce projet de vie comptait plus que tout pour moi.

 Gérard Depardieu Je suis toujours obsédé par Rodin, par ses écrits, par les livres de Rilke sur lui. Pinault et Arnaud ont industrialisé l'art en faisant les côtes de Jeff Koons , de Damien Hirst.Quand Hirst déclare qu'il n'y a rien de plus facile que de faire de l'art aujourd'hui, ça veut tout dire... Isabelle, quand je t’ai remis ton cinquième César (en 2010, NDLR)c’est à TOI que je pensais, pas à ce monde frustré. J'avais devant moi le salon de l'agriculture, des bêtes à concours (rires) . En coulisse, je t'avais dit : « ça ne va pas t'échapper »... Isabelle, tu as un destin. C'est difficile, il faut l'alléger. Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, tu as toujours fasciné, tu seras toujours le monstre, la victime ou le bourreau de quelqu'un.

Isabelle Adjani Bourreau, je n'y arrive jamais !

Gérard Depardieu Je vais te donner des cours de « bourrage », de hache !( Ils éclatent de rire.)

Isabelle Adjani Un destin, c'est dur à vivre en soi, mais bien davantage dans la vulgarité ambiante, qui ronge comme de l'acide.

 Gérard Depardieu Pourquoi les tragédiennes n'existent plus dans le cinéma ? Car on montre tout. Quand tu vois la ferme mon cul à la télé, on enlève toutes les possibilités de destinée. Isabelle, à moi de te poser de questions : est-ce que tu aimes ?

 Isabelle Adjani Est ce que j'aime ? À part le Christ, as-tu déjà entendu quelqu'un dire « je suis amour » ? J'aime parce que l'amour est en moi.

 Gérard Depardieu .C'est ce que j'aurais répondu.

 Isabelle Adjani.Ce qui ne nous empêche pas d'être de fortes têtes !

Laurence Durieu.

1 commentaire:

Revolution a dit…

Merci ! En ressent bien leur complicité !

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