10 octobre 2009

Depardieu grandeur nature



Pour la sortie du livre de Richard Melloul, Gérard Depardieu livre une interview sans concession dans Paris Match : franche et touchante. Isabelle Adjani , ainsi que 37 autres personnalités apportent leurs témoignages dans ce livre : Depardieu grandeur nature aux éditions Flammarion.








Paris Match. Quand vous voyez la photo de la maison de votre ­enfance, à Châteauroux, que ressentez-vous ?
Gérard Depardieu. Elle est toujours aussi grise... Ma chambre était la pièce du coin, je dormais avec mon frère Alain. Je n’étais pas souvent à la maison. Chacun mangeait de son côté. Les repas en famille n’existaient pas, sinon à Noël. D’abord il n’y avait pas la place. Et puis je n’aimais pas ça... On était tous indépendants. Personne ne se parlait vraiment, même quand on se croisait.

Vous étiez un enfant désiré ?
Je ne devais pas naître. Je l’ai toujours su. D’après ma mère, j’étais comme une mauvaise herbe. Mais j’ai toujours beaucoup aimé les herbes hautes et sauvages. Je n’aime pas les jardins ordonnés, mais les jardins à l’anglaise. Je me suis élevé avec mes propres peurs. Les interdits sont venus de la vie, pas de gens qui avaient peur pour moi. La première fois que je me suis baigné, je ne savais pas nager, je me suis démerdé : j’ai fait comme les chiens. Je ne me suis pas noyé...

Votre père a pourtant joué un rôle essentiel...Son père était mort à la guerre, sa mère était une paysanne qui a fini dame pipi à l’aéroport d’Orly. L’été, je passais mes vacances avec elle, dans les chiottes. Je voyageais dans ma tête en écoutant les annonces : “Départ pour Bangkok...” Le Dédé, c’était une sorte de poète. Il avait aussi un grand sens de l’humour. Je tiens beaucoup de lui. Ne sachant ni lire ni écrire, il connaissait juste le “D” – alors il signait avec deux “D”. Un jour, je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : “Parce que c’est comme ça.”

Vous avez interrompu vos études très tôt, à 13 ans. Pourquoi ?
J’ai quitté l’école quand on m’a accusé d’un vol que je n’avais pas commis. Comme je n’avais pas d’argent pour payer mes études, ils se sont dit que j’avais volé pour y aller.

Vous aviez envie de continuer ?J’aurais rêvé d’être incarcéré dans un lycée. J’aurais adoré apprendre. J’ai appris tout seul. J’ai toujours été curieux, avant même de savoir le formuler. Ma tête a toujours été ailleurs – dans les autres. Il n’y a pas longtemps que je me suis enlevé le complexe de ne pas avoir fait d’études. Aujourd’hui, je me dis : “A quoi as-tu échappé ?” Il n’y a pas de vie dans l’école comme on la pratique en France. En Amérique, c’est autre chose. Les gamins peuvent parler ou faire du sport.

Vous faisiez beaucoup de sport...Du football surtout. J’étais gardien de but. Quand les joueurs adverses arrivaient devant moi, je beuglais tellement qu’ils prenaient peur et s’enfuyaient. La première fois que j’ai vu la mer, c’était avec l’équipe de foot de Châteauroux. On était allés à Monaco. On avait passé la nuit dans le car à boire, ça sentait l’œuf dur et le saucisson à l’ail. Aux premières lueurs du jour, j’ai vu ces terres rouges, ces pins, ce ciel bleu, la mer... Je me suis dit : “Je reviendrai.” Dans la famille, j’étais le seul à avoir vu la mer. Le Dédé, il avait une casquette de marin : quand il était bourré, il lui parlait comme s’il avait traversé les océans, mais il n’était jamais monté sur un bateau. Il s’inventait des voyages. C’était toute sa poésie.

Vous vous sentiez bien à Châteauroux ? Ou vous rêviez d’ailleurs ?
Quand je passe aujourd’hui par le Berry, tout me semble petit : les prés, les gens, les portes. Tout est enfermé. A l’époque, la ville n’était pas triste, à cause de la base américaine. Je n’avais pas besoin de m’échapper puisque j’avais tout : la musique – Janis Joplin est même venue chanter –, le cinéma, des delicatessen, le PX, etc. A côté, Paris me paraissait ringard...

Que faisiez-vous ?
A la base, j’avais un copain indien, Nuage rouge. Je jouais les sparring-partners à la boxe pour des Blacks catégorie poids moyen, dans des salles impeccables. J’étais amoureux d’une jeune Noire, Ronnie, et je voyais que mes copains m’évitaient. Ils me disaient : “She is black.” Je leur répondais : “But she is beautiful.” J’ai commencé à faire du trafic avec les Américains. Le carton de cigarettes valait 1 dollar, il y avait des bouteilles de whisky, les premiers tee-shirts Fruit of the Loom, des chemises McGregor. A 12 ans, je gagnais plus d’argent que mon père : 200 000 francs par semaine. Le Dédé, il gagnait 120 000 francs par mois. Je n’ai jamais été pauvre. Même quand je n’avais pas le sou, j’étais riche, car je me contentais de ce que j’avais. Je n’ai jamais eu d’ambition. Je ne me suis jamais occupé du Frigidaire de l’autre.

Vous avez fini par vous faire arrêter.On avait volé le contenu d’un wagon. On ne l’avait pas braqué, il était là : on est entrés dedans comme des rats entrent dans un fromage et on l’a vidé. Un mec a eu peur, il n’a pas su tenir sa langue, il y a eu une rafle et je me suis fait arrêter. Heureusement, ils n’ont pas trouvé ma planque. Pas comme le jour où j’avais dévalisé un camion de pastis et caché les cartons dans un jardin public : des clodos les avaient trouvés et avaient fini ivres morts.

Vous avez été condamné ?J’ai failli aller à Belle-Ile-en-Mer ou à Lamotte-Beuvron dans un camp de l’INPES. Un bagne pour enfants : à coup sûr, on en ressortait assassin. Le Dédé, il n’a jamais voulu signer, ni ma mère, la Lilette. Un juge m’a proposé de faire mon tour de France pour trouver du travail. Je devais envoyer une carte postale d’où j’étais tous les jeudis. C’est comme cela que je suis parti pour Cannes. J’ai été plagiste à Cannes la Bocca. Après, j’ai oublié de les envoyer...

Quel métier vouliez-vous faire ?
Boucher. Pour manger de la viande tous les jours. Pour nourrir les autres. Je n’aime pas tuer les animaux. En revanche, j’aime l’idée de sacrifice.

Avant de quitter Châteauroux, vous avez fait des petits boulots ?
J’ai été apprenti boulanger. Cela a duré deux jours : je donnais mes croissants. Après, j’ai été imprimeur au journal américain de Châteauroux. Le contremaître était un con fini. A 13 ans, je faisais déjà ma taille d’aujourd’hui. Un jour, il m’a fait chier. Il a eu peur...

Au cours de votre carrière, vous avez joué des rôles très différents. Comment entre-t-on dans un ­personnage ?Je ne sais pas. Posez la question aux acteurs !

Certains personnages vous ont plu davantage que d’autres ?Ce n’est pas parce qu’on éprouve du plaisir qu’on est bon. Il m’est arrivé de préférer jouer des rôles qui ne me plaisaient pas plutôt que des rôles qui me plaisaient. Quand vous aimez trop votre personnage, vous avez tendance à vous rouler dedans...

D’où vient votre aisance face à la caméra ?Le cinéma, je l’ai appris très tôt, avec Jean Gabin dans “L’affaire Dominici” et “Deux hommes dans la ville”, Bernard Blier et Paul Meurisse dans “Le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques”. Je les voyais demander : “Tu es à quel caillou, là ?” [Quel objectif utilises-tu ?] Dans ma période italienne, avec Bertolucci et Ferreri, j’ai appris la lumière, les angles, les objectifs. J’aime le 25-35-50 comme chez Pialat. Les longues focales, c’est chiant : vous êtes seul dans votre coin. Je n’ai pas posé de questions car je n’étais pas éduqué pour demander. J’ai appris en observant.

Bertrand Blier a lancé votre carrière...
Avec lui, c’était la liberté. Une autre époque... J’ai fait deux cents films et le cinéma a changé. Il est désormais une industrie. Je ne suis pas contre, mais qui dit industrie dit marketing et rentabilité. C’est autre chose...

Dans “Les valseuses”, vous formez un duo mythique avec Patrick Dewaere.Je l’ai vu mourir. Je savais qu’il n’allait pas tenir longtemps. Son chemin, c’était cela.

C’était le chemin de Guillaume, votre fils ?Mon petit Guillaume... Très fragile, trop fragile pour supporter ce qu’il voyait. Quelqu’un d’extralucide. Il se mettait parfois dans des états qui pouvaient passer pour de la colère mais il n’y avait aucune colère en lui. Les textes qu’il a laissés ne sont pas dans la colère : ils sont d’une lucidité implacable devant la petitesse des autres, y compris la mienne. Quand on est père, on est forcément à abattre. Et puis, on est forcément con devant un enfant comme lui. C’est pas grave. Mieux vaut être con qu’avoir tout le temps raison. Il n’y a que les cons qui cherchent l’amour à 100 %. On n’a jamais été en conflit. Il avait ses excès, j’avais ma connerie, mais il n’y avait pas de conflit entre nous. Il n’avait plus de problème de drogue, son problème, c’était la vie.

Propos recueillis par Bertrand Tessier

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour ton blog et les précieuses informations sur la carrière de cette immense actrice. Je suis étudiante en cinéma et tu peux me croire ton travaille et très utile. Alors du fond du coeur merci de nous faire partager ta passion de manière aussi touchante.

Anonyme a dit…

idem, avec l'anonyme du 11octobre 01:28, merci de ce nouveau post passionnant et émouvant!! a

fredjani a dit…

Ben c'est gentil, merci, j'essaye de relayer un maximum d'infos qui peuvent concerner Isabelle Adjani. Pas toujours évident, car Isabelle n'est pas toujours en promo ou en tournage, et c'est ce qui fait également son charme, sa personnalité...Elle arrive toujours où on ne l'attend pas ...alors wait and see !

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