18 mars 2009

VSD: "je suis une actrice citoyenne"


 
Ils sont lycéens , prof, mère de famille , policier ou éducateur en banlieue parisienne. A l'occasion de la sortie de la journée de la jupe, le 25mars, ils ont rencontré à la fois l'actrice, professeure en ZEP dans ce film choc, et la femme qui a grandi de l'autre côté du périph. Des échanges rares.










Un coup de poing d'1h 28. Une rage provocante,excessive,haletante, parfois drôle. Isabelle Adjani nous revient,sans faire de bruit, dans un film fracassant, La journée de la jupe, de J-P Lilienfeld. Elle donne le meilleur d'elle-même dans la peau de Sonia Bergerac, professeur de français dans un collège de ZEP. Proviseur résigné,démagogie de ses collègues, sexisme,violence,insultes,racisme,menaces d'élèves en plein désarroi...elle craque . Et les prend en otage.

Timothée Artale : Avez vous vite dit oui à ce rôle qui n'esquive pas les tabous, inimaginable il y a quelques années ?
Oui, tout de suite. Le traitement de cette situation de crise exposée dans une fiction est très construit,sans donner de leçon sur la réalité du problème. Voilà un possible. A nous d'en débattre. Je suis une actrice, mais aussi une citoyenne.

Mehdi Meklat : Vous avez tourné à St-Denis, derrière la cité des Francs-Moisins. Vous l'avez reconnue, cette banlieue ?
Non, pas du tout. A Gennevilliers , où j'ai grandi, la ghettoïsation avait commencé, il y avait de la délinquance, nous vivions en HLM, en bordure de terrains vagues,dans l'arrière-cour de Paris. Mais cette banlieue de la première génération, communiste,allait plutôt bien. Une réelle solidarité sociale permettait autant à des intellectuels qu'à des ouvriers de vivre en bonne entente, de manière fraternelle. Le grand message de l'époque était l'intégration. On tentait l'impossible pour se faire une vie.
Aujourd'hui, je ressens le désarroi, les non-dits, la lourdeur de l'héritage, la difficulté de vivre, et surtout, une histoire non racontée, en commençant parce qu'ont subi leurs parents, leurs sacrifices. Dans le huis clos de la classe,la désintégration de ces jeunes s'explique par l'absence de la valorisation de leurs origines et leur double exclusion-de leur histoire et de la République. A partir de là, comment ne pas se sentir étranger à ce qui vous entoure, y compris aux lois ? J'ai vu mon père, algérien, faire les travaux les plus éprouvants, subir des humiliations. Il traitait les choses par l'ignorance. Ma mère, allemande, ne parlait pas un mot de français à son arrivée en France. Ils n'étaient pas partis pour l'épanouissement !

Lyna Khoudri : Quels ont été vos rapports avec les jeunes acteurs du film ?
Très antidémago. Je suis restée à ma place. Je ne voulais pas qu'on fasse semblant de faire connaissance et je voulais une équité de situation. Ils m'ont appelé Madame dès le premier jour, et je n'ai rien fait pour qu'ils m'appellent Isabelle. Cela leur permettait aussi de ne pas trop se démobiliser. En fait, j'ai joué mon rôle de pédadogue, mais sans les tenir au courant. Je suis toujours très attentive à la façon dont on instrumentalise les enfants, les ados au cinéma. C'est prenant de les voir bouleversants à l'écran, mais je m'inquiète de ce qui a été nécessaire pour y parvenir. Ayant commencé très jeune, je sais que ce sont des traces de manipulation que l'on peut garder... Sur le tournage, je les ai vus vivre des émotions auxquelles ils ne s'attendaient pas. A un moment , Yann-qui joue Mouss-, un garçon très sûr de lui, a craqué,il ne cessait de pleurer.... C'est presque comme une perte d'innocence. A ces seuls moments, en tant que maman secouriste, je me rapprochais d'eux. Lorsque Sarah a découvert la petite scène du viol, elle s'est mise en arrêt, a paniqué des on-dit possibles... Je lui ai expliqué qu'être capable d'assumer cette scène, si loin d'elle, faisait d'elle une véritable actrice. Je me souviens que, après le tournage de L'été meurtrier, l'idée que mon père puisse me voir nue me terrifiait. L'insolence que j'avais eue pour jouer nue devenait une calamité, face à mon père. Pourtant j'avais 28 ans, un parcours professionnel. Mon père était très malade, il n'a jamais pu voir le film.

Timothée Artale : J'ai vu des collègues policiers péter les plombs, avoir les mêmes tics ou gestes non coordonnés, tenir des discours incohérents. ils avaient décroché sous la pression d'une hierarchie qui ne les comprend pas toujours et face à une jeunesse qui communique par l'injure sur de l'irrationnel. Comme lorsque votre personnage se fait traiter de pute ou de raciste. Comment êtes-vous entrée dans sa peau ?
Comme un bolide, sans trop me poser de questions. Les moments de panique, j'en ai vécu, des enfants, j'en ai . J'y suis allée forte de mon expérience, de mon instinct.

Carole Diamant : Le film montre que le cours ne se déroule que si les élèves sont tenus en respect par la peur. Avant, ils se tenaient tranquilles par la crainte de la sanction. Est-ce finalement la même peur dont il est question, mais à une autre échelle ?
Ce n'est pas la peur, mais la notion de respect qui est malmenée, que ce soit dans les quartiers difficiles ou nantis. L'enfant se sent sûrement abandonné, dans nos sociétés égoïstes, narcissiques. Hors école, ils sont exposés à l'absentéïsme des parents, à l'accés à l'ultraviolence trash , à l'Internet ou à certaines émissions de télé. Où est le respect de l'enfant ? On les traite comme des agents de consommation, que l'on consomme à notre tour. Le monde urbain, par exemple les expose à une grande violence. Devant les kiosques à journaux, mon plus jeune fils , à 8 ans me demandait "qu'est-ce c'est que ces seins, ces sexe ? ", à hauteur de son regard. C'est du "viol de rue" si on n'est pas là pour expliquer, commenter. Elever un enfant, c'est de l'amour, bien sûr, amis aussi beaucoup de résistance à toutes les modélisations qui peuvent inciter au passage à l'acte, puisqu'il a été prouvé que l'abolition entre le virtuel et le réel fait des ravages chez les ados. La fusillade du lycée de Winnenden , en Allemagne, vient cruellement de le rappeler. Le sentiment d'abandon des enfants, de passer après le plaisir adulte met le monde à l'envers : avec ça on s'étonne qu'ils exigent le respect des professeurs !

Julienne Ambang : je suis mère de famille et je témoigne que les ados peuvent être doubles : très gentilsà la maison et à la limite de la délinquance à l'extérieur.
Carole Diamant : Le film tourne autour du soupçon de provocation sexuelle de la prof. Faut-il en conclure que seul un homme pourrait enseigner en banlieue ?
La questionne se pose pas, je suis pour la résistance antisexiste. Parce que c'est difficile, il faut lutter, résister. Une fille doit pouvoir se parer des signes de sa féminité sans se sentir menacée. La prof vient en jupe, un choix qui passe pour une provocation. son message est que l'on peut porter une jupe sans être une pute ! En ça, il est important de ne pas éduquer les garçons comme des coqs, mais à ce respect, et de metre les filles à l'abri du transgenre.

Julienne Ambang : Une jupe, si longue soit-elle, cristallise davantage qu'un pantalon moulant ou un décolleté !
Nous avons découvert , tout à fait par hasard , l'existence d'une charte d'associations de certains lycées de lille, lyon, rennes ou Marseille, qui prône le printemps de la jupe et du respect, du 16 mars au 3 avril.

Jamel Guenaoui : Avec l'association Changeons de regard, nous avons mis en place l'opération Coup de poing. Les jeunes filles viennent boxer pour savoir dire non à la dictature des hommes, retrouver confiance. Dans le film, quand la collégienne se saisit de l'arme, elle aussi retrouve la confiance.
Elle devient solidaire de cette prof à terre, mais ça n'empêche pas les garçons de continuer à affirmer leur pouvoir en la menaçant de représailles.

Lyna Khoudri : Vous avez connu ces mêmes rapports de force entre filles et garçons ?
Pas vraiment . Mais l'hiver, je faisais très attention à ne pas rentrer à la tombée de la nuit. Je me souviens d'une course épouvantable, poursuivie par une dizaine de garçons. la peur de ma vie ! il fallait traverser la zone. il y avait des règles, on ne sortait pas après le "couvre-feu". Mais je n'ai jamais traîné dehors. J'étais rêveuse, et quand je n'étais pas à l'école, j'étais dans les livres, à la maison. Je n'allais jamais en boum et mon père était très sévère.

Badroudine Said Abdallah : Comment vos parents ont-ils réagi quand vous leur avez dit que vous alliez devenir actrice ?
Quand j'ai rejoint la Comédie-Française, mon père s'est consolé en se disant que j'étais pensionnaire dans une institution. Mais si mes fils voulaient suivre le même chemin que moi, je ne serais pas enthousiaste. Finalement, l'héritage n'a pas bougé ! C'est un milieu très séduisant, mais qui peut être un piège. J'étais très jeune,ça ressemblait à un rêve, mais il m'a valu de sacrées déconvenues.

Carole Diamant : Une élève demande à la prof pourquoi elle n'a pas dévoilé ses origines algériennes. Faut-il communautariser l'école pour mieux transmettre ?
Il est hors de question de proposer des options communautaires au sein del'école laîque ! C'est une idée démagogique, à terme stérile. La neutralité du cadre est essentielle. Le "d'où on vient" ne doit pas servir de mauvaises unions."On est entre nous, on est pareils, on doit donc s'entendre": non !

Carole Diamant : Les origines de la prof la rendent-elles plus sensible au devenir de ses élèves ?
C'est la dimension humaine, maternelle qui parle,indépendamment de ses origines. Enseigner, c'est aussi protéger . Elle est aussi là comme femme, comme mère, dans la tragédie de cette classe.

Julienne Ambang : Selon elle, les élèves étaient devenus ses ennemis, mais on sent des sentiments de sa part. Quand un de mes fils m'a dit "telle prof ne m'aime pas", je lui ai répondu qu'elle n'était pas là pour l'aimer. moi oui, pas elle !
Je connais des profs qui sont urgentistes, assistants sociaux, psys, qui gèrent des catastrophes qui n'ont rien à voir avec l'école.Du coup , ils n'arrivent plus à faire leur vmétier., la prof est en dépression, à bout immédiatement, et elle refuse en bloc tout ce qui sort du cadre de l'enseignement.

Timothée Artale : Les élèves se réfugient derrière une caricature de leurs différences religieuses ou culturelles, qui sont du coup dévalorisées.
Oui, mais la caricature vient de l'ignorance. le personnage de Mouss utilise le Coran pour instrumentaliser les autres, faire valoir sa parole, intimider. il s'empare de la parole religieuse comme d'un enblème guerrier. Ca incite à des positions antisémites entre les élèves, dans le film et la prof se met à crier que toute injure raciste en France est punie par la loi. Comment est-on arrivé à un pareil amalgame ? Une remise à plat me paraît nécessaire.

Medhi Meklat : A un moment , la prof harangue ses élèves : "Vous avez le devoir de réussir pour donner un sens aux sacrifices de vos parents." On comprend qu'elle a décidé de sortir de son contexte familial, comme vous l'avez fait. Est-ce douloureux ?
Mais je ne suis toujours pas sortie d'une éducation aussi stigmatisée ! Oui c'est douloureux mais en même temps c'est libératoire. C'était leur voeu le plus cher. Mais à l'époque, on ne se réclamait pas de ses origines. A la comédie Française, peu connaissaient mes origines paternelles. La question ne se posait pas. C'est moi qui l'ai posée lorsque j'ai pris position contre le Front national dans les années 80.

Medhi Meklat : Votre deuxième prénom est Yasmine ...
J'avais ralé auprès de mes parents : "Pourquoi on ne m'appelle pas Yasmine ? Pourquoi on appelle Eric mon petit frère Akim ? Tout simplement pour nous éviter ces embûches d'office.

Badroudine Abdallah : La prof vit avec un homme qui ne plait pas vraiment à ses parents On némigrés. Elle s'est détachée des lois de la famille.
On ne s'en défait pas si facilement. lorsque j'attendais mon 1er enfant,je n'ai pas osé le dire à mon père avant le septième mois de grossesse, parce que je n'étais pas mariée avec mon compagnon. je lui ai annoncé au téléphone, " papa, j'attends un bébé", ilm'a répondu"je te passe ta mère." Voilà. Culturellement, les choses sont difficiles à réformer et l'on ne se détache pas de cet avatisme comme ça.

Carole Diamant : Pourtant , quand la prof hurle : "Je suis prof de français ! ", cela signifie que l'identité sociale choisie est-au dessus de celle que l'on reçoit ?
Elle sépare la fonction de la personne. Un prof ne doit-il pas forcer l'écoute sans violence et garder son vécu pour lui ? Non, un élève n'a pas à connaître la vie privée du prof.

Lyna Khoudri : Vous avez reçu la même éducation, mais votre frère a connu l'échec scolaire.
Cela fait partie des mystères de la vie. Je me suis mieux adaptée, j'ai été dans la survie plus simplement, j'ai eu de la chance. Et c'est sans doute plus difficile pour les garçons. Dans une famille ,il y a parfois, le mouton blanc,le mouton noir. Le cadet peut devenir noir pour qu'on le remarque. Mon frère s'est fait rattraper par de mauvaises fréquentations, par la violence, les difficultés à l'école. Pour moi, apprendre était une obsession, les textes classiques éaient ma drogue,une source de plaisir infini. Lire était mon évasion, je me sentais grandir à chaque page. Au CP déjà , j'avais reçu un livre de poèmes de Robert Desnos en prix de récitation (Rires).

Julienne Ambang : Renvoyer un élève perturbateur revient à déplacer le problème. le proviseur est ridiculisé dans le film mais il a raison !
Oui, il vit un vraie impuissance face à la délinquance des élèves. Le film tente de se poser en révélateur, pas en réformateur. Mais à la toute fin, l'espoir est là.

Jamel Guenaoui : Avec le temps , vos racines prennent-elles de plus en plus de place ?
Elles ont toujours été importantes,sans être obsédantes. Je ne les mets pas en avant, ni ne les masque. J'ai toujours dit que j'avais des racines volantes.

Coordonné par Laurence Durieux.

Merci à J-R

1 commentaire:

Anonyme a dit…

bon, j'avais envoyé un com,mais éffacé et donc une certaine flegmingite météorologique..donc...j'aime la façon humaniste ,puriste,généreuse d'IA d'exprimer les choses, de donner l'explication du malaise,avec ce quelque chose, qu'on appelle grâce!a

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